25.05.2009
Jacques de La Grande Anse
Jacques a la quarantaine et des brouettes. C’est un vaillant, un courageux, un vrai de vrai au boulot, pas un feignant le Jack comme l’appelle Lénine, son camarade syndiqué.
Vaillant, sauf qu’il a pris des congés de maladie pour la première fois de sa vie au grand étonnement de la patronne de l’entreprise de travaux publics qui l’emploie.
Il l’aime sa ville de la côte. L’Anse du Levant si mâle, celle du couchant si femme, toute en courbes. Balèze, trapu, il est le roi du tracto-pelle et la ville nouvelle lui doit beaucoup.
Ouvrier, il l’est et militant qui plus est... enfin, il suit les consignes de Lénine et à la CGT on rigole pas lors des manifs, les lepénistes de la ville ont intérêt à ne pas mettre leurs Chihuahuas dehors ces jours-là et les plaisanciers à mettre les voiles et fissa ! Ils enragent, les prolos, de devoir entretenir les quais qui conduisent ces marins d’eau douce à leurs superbes bateaux. Les rupins, ça leur met les boules.
À la nuit tombée, il lui arrive de sortir de son studio-cabine pour flâner en catimini sur ces mêmes quais et de bader les yachts. Il irait volontiers à leur bord, pas pour vivre le grand large, non, non ! Juste pour se payer une virée en Méditerranée et surtout pour glander sur le pont, entouré de play-boys et de super-canons à demi nues. Il les envie ces filles carénées comme Pen Duick.
Un de ces soirs, incognito comme à son habitude, il tomba en pâmoison devant un yatch sur lequel on donnait une fiesta. Il ne put s'empêcher de déclarer à haute voix ses fantasmes de luxe, de voiles et d'accastillage en tout genre. Indifférents à sa verve, les superbes créatures continuèrent à festoyer bruyamment comme si de rien n'était. En revanche cela interpella Lénine qui collait des affiches dans les parages. Il s'apprêtait à dégainer son credo anti-capitaliste archi-rôdé et polymorphe à l'adresse de l'impertinent quand il reconnut la voix du Jack. Abasourdi, Lénine agonit son camarade désormais déchu, le traitant de transfuge. Lui, Jack, trans-fuge !
Cela ne pouvait plus durer ainsi, il devait assumer son penchant pour la voile, les sauteries crapuleuses et le reste, s’adapter, avouer que souvent il voudrait être un autre. Pouvoir se pavaner sans vergogne sur le pont d'un bateau, se marrer, draguer, picoler des Pink lady tout en arborant enfin son élégant fume-cigarette qu'il n'osait utiliser à la ville.
A partir de l’incident du quai, Jacques mit tout en œuvre pour ce nouveau but et c’est à ce moment-là que le vaillant ouvrier surprit sa patronne en lui adressant un arrêt de travail de 15 jours. Après quoi, il piocha dans ses économies pour transformer sa vie en 2 semaines. Les 2 semaines écoulées, la veille de la reprise du turbin, il obtint un rendez-vous avec une patronne médusée. C’est Jacqueline qui se présenta à la direction de l'entreprise de travaux publics en bas résille, mini-jupe et décolleté bateau.
- Eh ben voilà, je me suis fait mettre les seins ! Le bas, je l'ai gardé, je suis trans-genre, trans quoi !
La patronne eut quelque mal à contenir un fou-rire. Magnanime, elle ne lui fit pas la remarque qui tue et s’engagea à faire taire toute raillerie en négociant auprès de Lénine un pacte de non-agression.
Pour sa part, Jacqueline promit de « pas les montrer, les seins ! ». Au boulot il serait Jack en bleu de travail. À la nuit tombée, elle serait enfin la reine des soirées des Yachts de croisière de La Grande-Anse. Pas genre mignon en jupons non ! Carénée comme Gina Lollobrigida ou Madonna, maquillée ivoire ou platine selon l'humeur, à géométrie variable quoi ! Et toujours brillant aux lèvres pailleté et bas résille, perchée sur des talons et du monde au balcon, la vraie drag-queen des ponts quoi !
Le contrat fut si bien respecté que pour le 1er mai, Lénine au nom du Comité d'Entreprise, lui offrit sans sourciller Hanami d'Annayaké, un parfum au muguet pour dame.
10:00 Publié dans RécitS | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note




Commentaires
Excellent ! Je ne m'attendais pas à ce dénouement...
Ecrit par : Flyoliv | 27.01.2009
Ceci a valeur de test
Ecrit par : guy.rieutort@wanadoo.fr | 25.05.2009
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