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  • Le Tram de la modification

     

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      Bosser avait toujours été l’obsession de Philippe-Henri. Il s’était hissé au sommet de sa profession à la fleur de l’âge. Fonctionnaire zélé, son centralisme élitiste lui avait obturé l’esprit de toute déviance méditerranéenne. Solitaire, misanthrope, cynique, il était rond. Rond et bougon.

       Ce jour-là, comme tous les jours ouvrés, Philippe-Henri avait engagé l’action dès la première heure pour la suspendre à la dernière avant de prendre le tramway.

    Station « Odysseum ». La rame bleue, dont il fantasme de plomber les blancs gabians, glisse avec grâce jusqu’à ses pieds. Il va y installer ses kilos, son ego quand une salsera le lèse en lui piquant sa place. L’écornifleuse le transforme aussitôt en carpe et le regard d’un coordinateur de chantier à l’allure de titan l’écrase comme un moustique.

    Le tram ailé décolle.

    À la station « Le Millénaire », une virago aux jeans grimaçants embarque, elle ne se contente pas de le repousser, elle le toise, lui porte l’estocade.

    À « Port Marianne », c’est au tour d’une black callipyge de faire son entrée en scène, elle dandine vers lui. Sa démarche pendulaire aurait dû l’alerter…

    « Moularès ». Il assiste, penaud, à un déferlement à la va comme je te pousse d’un essaim d’étudiantes hilares et espiègles, d’un séminaire d’économistes heureux, d’un europhile soucieux.

    « Rives du Lez ». Un Amérindien bondit de sa pirogue suivi par une joueuse de flûte ingénue, un kinésithérapeute redresseur de dos et de torts, un bouvinophile melgorien, une assistante sociale. Philippe-Henri n’entend plus le chuintement du tram, ne perçoit plus les rires, les voix, rien. Il est frappé d’hallucinations. Il voit le ciel changer, passant de l’indigo à l’orange, de l’orange à des couleurs psychédéliques. Il voit un chercheur du CIRAD, une fille de joie, un Don Quichotte, un loup de mer grillé, une star du porno…

    « Place de l’Europe ». La panthère noire le frôle avec insolence. En séductrice experte, d’un seul mouvement de cils, elle le libère de tous ses aspics. Tel un raz-de-marée, les fragrances sulfureuses de la féline lui insufflent in petto le désir de quitter le rang des sombres sbires.

       Le tramway poursuit sa chorégraphie ondulante pour mieux déposer à la station « Comédie » un Philippe-Henri tourneboulé par les fruits de la surprise cueillis à chaque station.

    Tout sourire, oublieux de l’ordre, l’homme à la feuille de services immaculée venait de donner des couleurs à son curriculum. Le point d’orgue de ses journées serait désormais le tramway de Montpellier.

    On raconte que sa modification fut si extraordinaire qu’on entend parfois, jaillis de son bureau,des cris de gabians mêlés à des rires éclatants de féline.

      

    Montpellier mai 2005