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Onze heures onze

Marcos roulait en direction du centre ville de Gérone, il ralentit son allure pour consulter l'heure : 11h11. A cet instant, une Fiat 500 déboula sur sa droite, l’instant d’inattention qui suffit pour qu’il ne presse pas sur les freins.

Aussi mesuré qu'un radical socialiste, plus apprêté et ponctuel qu’un maître d’hôtel de chez Duran à Figueras, Marcos ne concevait l’ordonnancement de son temps qu’à travers l'heure dont il prenait connaissance à intervalles réguliers sur son IPhone, lequel par un énigmatique hasard, affichait en symétrie l’heure et les minutes : 11h11, 12h12, 20h20, etc. 

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Au volant de sa Fiat 500 pimpante, Luz portait le rouge aux lèvres et la robe de Pénélope Cruz. Elle soulevait les idées, adorait le bazar, incarnait la légèreté, la pluralité des points de vue. 

Petit, fade, discret, ordonné, économe et psychorigide mais poli et souriant, Marcos ne succombait jamais à l’émotion, moins encore à l’impulsion, il calculait tout et toujours. Critique, tendant vers l'excellence qu'il n'atteindrait jamais, excepté pour le rituel impeccable du cadran digital, il vivait donc un quotidien insatisfaisant ponctué par l'exactitude des 8h8, 10h10, 15h15. 

Luz était l’incarnation d’un concept cubiste avec le relief en sus. De quelque angle qu’on l’envisageât, elle était magnifique et sexy. De face, de profil droit, de dos, de profil gauche et même vue d’en haut.  Elle était l’harmonie vivante.

Marcos, plus «notes de bas de page» que créateur ne se risquait pas à produire quelque œuvre, esquisser quelque trait ou à jouer quelque note de musique que ce fût, de peur de s'exposer aux foudres que lui-même administrait aux artistes de toute nature. Installé dans la critique, il n'agissait jamais. Cependant, l'oisiveté, l'ennui, l’insatisfaction le minaient, à tel point qu’il picolait assidûment.

Luz, cerise sur le beau lot, était non seulement l’incarnation d’une œuvre de Picasso, Gleizes ou Meitzinger, mais elle peignait elle-même.

Bien qu'il fût effacé, aigri et gris, Marcos pouvait parler de tout et de cubisme avec une onction aussi trompeuse que son sourire. Ce déploiement d'amabilités mondaines et de sourires était le meilleur des camouflages. Il souriait beaucoup, il souriait trop. Pas étonnant, ce sont souvent les plus mal dans leur peau qui sourient les premiers, qui sourient les derniers, qui sourient toujours. Il se montra donc souriant, navré et complaisant à l’adresse de Luz, lui proposa de remplir un constat à l'amiable qui allait l’arranger, forcément.

L’accident avait bien eu lieu à 11h11, la CLIO était sérieusement emboutie mais l'effrontée serait responsable du choc, du sinistre comme disent les Assurances. Luz qui s’en fichait comme de son premier string, lui fit confiance, par négligence et par paresse.

Marcos, fier de son audace payante, fut d'abord soulagé d'échapper au «malus» et à une sorte d'opprobre. Lui le vertueux, tellement prévenant, auquel il n'arrivait jamais rien qui pût le déstabiliser, avait réussi à sauver la face. Son contentement fut de courte durée, gagné par le flegme de Luz, son exact contraire, troublé par sa plastique, il succomba à un authentique coup de foudre.

Luz fit éclater les peurs de Marcos et son armure avec, provoquant le déverrouillage immédiat de son Iphone qu'il consulta machinalement. A cet instant précis, le cadra afficha 12h13.

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 Gérone/Guzargues 5 janvier 2014

Commentaires

  • ecriture;peinture;culture..... iphonure??est ce du cercle la quadrature?

  • le sourire est arraché en ce moment de la nuit 00:00... je file de ce pas à Gérone voir et revoir si je vois la lumière !!! et je vais péter la gueule à Marcos s'il est encore à tourner autour de LUZ !
    merde alors !

  • j'essaie de me l'imaginer cette Luz, "incarnation d’un concept cubiste avec le relief en sus" !
    Et ce 12h13, soit 1h02 après !
    alors là... tout part à vau-l'eau dans l'histoire de cet affreux Marcos !
    Extra :-)

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