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nîmes

  • La Boulangère de La Nouvelle

    Nouvelle...

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    Nul doute, elle venait bien du midi de la France, de Nîmes précisément. Elle avait transformé la petite case du cirque, faisant office de boulangerie pour les villageois et de salon de thé pour les randonneurs, en une case coquette, de celles qu'on peut voir du Pays Basque au Brésil, des Pays Bas à la Réunion avec ses petits rideaux vichy aux fenêtres et ses napperons sur les tables. Mais n’allez pas croire que la drôlesse ne veillait qu’à ce petit intérieur. Sitôt qu’on le pénétrait, cet intérieur, on n’avait d’yeux que pour elle, ses cheveux de la ville, traités d’un élégant auburn aux reflets moirés flamme. Ses paupières aux longs cils. Sa taille fine qui s’élargissait sur un bassin frétillant... Bref, c’était une beauté citadine, perdue au fond du fond de Mafate, une Bernadette Lafont qui chantonnait, une clope dans une main, l’autre main arrangeant tantôt un bouquet sur une table, tantôt une mèche folle sur son front haut. Car elle avait du front la Bernadette, du répondant, de la verve. C’est qu’elle avait un certain âge, quarante, cinquante ans ? Comment le savoir ? Il ne paraissait pas, sauf la pointe de malice du " holà bijou, j'suis pas née de la dernière pluie ! "

    Un coup d’œil par-dessus son épaule et, derrière le comptoir en bois sombre, on apercevait son homme, le boulanger. Un type simple, un boug' natif du cirque, probablement. Visage hâlé, parole courte, il pétrissait. La belle et la bête ? Non, il n’était pas bête, un brin bestial mais pas idiot, simple, ce qui est très différent. Même le torse nu devant le four à bois, il semblait habillé par elle.

    J’ai connu la même femme, peintre à Pézenas, potière dans les Cévennes, dans un bar à Montpellier, à la Feria de Nîmes ? J'ai même croisé la vraie Bernadette Lafont lors de mondanités cinématographiques. Ici, notre Bernadette, ce n'est pas la Croisette qu'elle avait investie mais La Nouvelle dans le trou de Mafate, si loin des fastes de Cannes. Elle s’attablait pour faire les comptes, affichant un air ténébreux. Toujours. Un bouleversement de plus pour le boulanger, elle lui faisait sa gestion carrée. Ils allaient pouvoir transformer la boutique très bientôt.

    Certes elle ne montrait pas ses jambes Bernadette, sans doute fuselées. Dans la vasque géante du cirque de Mafate, ce n’était qu’elle. D’ailleurs il ne me fut pas nécessaire de mater ses gambettes pour tomber raide. Je l’ai vue à chacune de mes virées dans le cirque, appelant à chaque fois son regard. En vain ? Allez savoir. Je ne le saurai pas et ne pourrai plus le savoir jamais.

    Un jour maudit où elle partait faire les emplettes de la semaine à Saint Denis, ville qu’elle aurait dû toujours fuir comme elle l'avait fait en quittant Nîmes, elle périt dans l’hélicoptère fracassé contre l’immense paroi rocheuse dominant le village de La Nouvelle. Le boulanger était sur la terrasse, à la regarder s’envoler, il sentait encore son parfum affolant. Il est donc devenu fou, hurlant devant les fumées qui montaient d’un trou dans la montagne.

    Les gens de la Nouvelle se sont mis à faire leur pain eux-mêmes, pendant de longs mois. A présent, si vous faites une rando à Mafate, allez donc acheter une baguette chez le boulanger voir comment il s’est remis à la tâche. On dit que la nuit, la Bernadette revient, mais il n’en dira jamais rien. On murmure qu'il passe des nuits incroyables et au matin, ses yeux cernés, son air satisfait, inquiètent les villageois. Est-il vraiment sorti de son douloureux deuil ? Son regard étrangement jubilateur lui donne un air équivoque, suspect. Bien sûr, il a repris femme pour rassurer le monde, mais la nuit, son corps, son âme, si l’âme existe, son esprit doivent jouer encore avec sa Bernadette qui l’a lâché un matin dans l’accident de l’hélico. Et il ne viendrait à l'idée de personne de le questionner, d'ailleurs quand il pétrit, il affiche un air ténébreux...


    St Denis 2007/Montpellier 2009