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  • Chorégraphie d’oranges

    Je sors de la gendarmerie, haut lieu de faits divers et variés. Deux plombes pour une déclaration de vol ! Trop à la bourre pour méditer sur la relativité du temps et les vertus de l’ordre version gendarme Combes et Combes, je vais arriver en retard au boulot. Et voilà que je bute sur une bagnole qui me bloque au pied du col, sur la route à une voie, putain de nana ! En plus, elle roule à l’arrêt, la gonzesse ! Et elle se met à balancer une, puis deux, puis dix pelures d’orange avec quelque solennité et beaucoup de désinvolture : j’hallucine ! Je la colle. Tu m’énerves, madame. Le même bras jeté me met au défi de la doubler en franchissant la ligne continue. Le geste est, cette fois, agressif et ambigu. T’en sous-estimes les conséquences, de la susceptibilité du type que tu nargues, la rousse ! Ta provoc. pourrait bien lui coller des réflexes de blaireau, au gars.
    Self-contrôle, le respect de l’ordre mou mais juste du gendarme Combes et Combes tout juste assimilé, m’interdit de dresser un doigt souvent prompt à s'affranchir des conventions du code de la route. Combes et Combes...

    « Votre nom ? »
    Le filet de voix sort de sous la moustache gauloise du poulet. Il était temps, je faisais le pied de grue depuis une demi-heure, dans un silence de cathédrale, après qu’il m’a demandé de patienter. Puis sans lever le nez :
    « Et ça s’écrit, à la fin, avec un D ou avec un T ? »
    Les doigts gourds, atoniques, frappent le T sur le clavier crapoc. Un mot à la minute. Et tu les achètes où tes chemises bleu ciel ? T’as l’air si triste, j’ai de la compassion pour toi, Combes et Combes. T’as fait quoi pour mériter ça ? Au fait, "par devers toi", t’as dû regarder l’eurovision samedi et bouffer une pizza, ça se voit, t’as encore de la tomate au coin de la moustache. Et Monique Combes et Combes, elle est gentille, et bien sûr, le samedi, elle rit dans ta gendarmerie et là, tu ris aussi, tu aimes tellement ta vie !

    La sale petite pute rousse me fait pas rire du tout, elle tient tout le lit ! Elle se traîne en chaloupant au rythme des pelures semées par son auguste bras. J’en ai l’écologie coincée entre la glotte et le cœur. Avec le soleil le cœur est plus tendre, pas vrai la semeuse ? Au fond, vous m’amusez et j’en crois pas mes oreilles, France Inter diffuse Murat « Je jette une orange vers l’astre mort ». Pas belle la vie dans ses correspondances ordinaires, ses menus de peu si épatants ?

    Je zigzague dans votre sillon, mords la ligne mais vous double surtout pas. Je suis sur le chemin du paradis qui passe à cent lieues du bureau, j’appelle mon boss : désolé, j'ai un contretemps.

    Like a virgin, la belle rousse n’en finit pas de chorégraphier sa route avec grâce, faisant valser dans la nature des rubans de pelures d’orange qui m’invitent à entrer dans sa farandole.

  • La photo manquée - Kebili

    À chaque voyage sa photo manquée, où que ce fût, quel qu’en fût le sujet, c’eût été la plus belle, la plus forte, la plus difficile aussi.
    Sud Tunisien, un moment de répit que le voyageur, négligeant l’intempérie, met à profit pour s’engager hors de la piste.
    Puis la tempête reprend de plus belle, insolent ce vent et brûlant, violemment sensuel aussi: il soulève sans ménagement l’arène ambrée dans la lumière éblouissante et férocement belle.
    Essoufflé, maladroit, le voyageur s’avance en direction des dromadaires plaqués au sol, il vacille et manque de tomber, le souffle rageur gonfle son vieux gilet de reporter pourtant lesté par les objectifs photos et menace d’emporter ses lunettes noires; conquérant, il s’oppose avec force en s’inclinant vers l’avant et progresse à présent de profil.
    - Juste un tour, Monsieur, pas cher!
    - Je ne suis pas intéressé, répond-il, on n’y voit rien.
    Le vieil homme enturbanné insiste: “oui bien sûr la tempête mais enfin à ce prix... c’est bien moins cher que plus et c’est comme si gratuit, alors Monsieur au moins pour la photo...”
    La photo...
    À cet instant, le vent redouble de violence, fait plier les quelques palmiers, l’air devenu fou transforme le décor, change le sable inoffensif en particules agressives: limaille qui le lapide et mitraille son 24x36, ni clic, ni clac.
    Par vagues successives les rafales le bousculent, il doit les affronter pour regarder le désert, cap vers l’équa-teur, la dune, les dromadaires striés, photo: deux, trois, traduire la situation, le mouvement, l’énergie au 15ème de seconde, rayer l’image, pas mal !
    Plus loin, des silhouettes accroupies, blotties contre le mur, Arnaud, dos au vent, ébouriffé, bien carré sur ses jambes solides, résistant.
    La violence des éléments n’est pas si hostile au fond, il prend dans la gueule leur harmonie furieuse; la grande lumière et l’ocre jaune éclatant enveloppent l’espace et le fascinent, soleil, vent, sable mêlés offrent leur passion furieuse.
    Il n’est plus spectateur, le vertige de l’ivresse le saisit, il se voit dans le cadre, en savoure l’idée, il y a tout juste une heure, image dans l’image, un autre cadre, oeuvre d’art épurée, abstraite, en écho à une toile de Nicolas De Staël, à une photo de Franco Fontana, sublime paysage entre Tozeur et Kebili.
    Bandes horizontales, strates de couleurs.
    Ici : ciel gris, tons brun-chaud des sables soulignés par une saignée d’eau saumâtre rose-brun sur des vagues de sel blanchâtres, alignées.
    Là : tons froids lumineux, gris-bleu rehaussés par la même saignée médiane, étonnamment bleu-turquoise, limpide ligne d’eau au-dessus de vastes taches de sel blanc d’argent, rebelles.
    Immensité plastique du “Chott el-Djérid" habité d’improbables mirages.
    35mm, bracketting pour assurer, f/16, f/8: quatre clichés.
    La voix étouffée, happée par l’ouragan, le tire des tableaux de sable, l’homme au turban, chamelier-camelot, imperturbable bonimenteur, tourne autour de lui, recherche le bon angle pour mieux se faire entendre, gesticule...
    Sous le regard aiguisé du “rapporteur d’images”, l’espace s’organise et c’est l’image offerte, un instant: le chamelier structure le rectangle un bras dans une oblique, l’autre à la verticale -léger bouger- gestuelle énigmatique de l’ordre du symbolique, présence d’un buste qui suggère une offrande, une oraison silencieuse: un rituel millénaire.
    Premier plan nerveux.
    Une paire d’yeux à peine visibles sous le turban flot-tant modelé par des noirs profonds et chauds.
    Au fond, en direction de Tataouine, dans le contraste de la lumière crue qui aveugle, l’horizon incertain, ton sur ton, comme si le ciel était descendu à sa rencontre pour souligner l’amplitude du Sahara, comme pour nous
    indiquer qu’au-delà de la dune ce serait le silence du mystère.
    Et sur le sable griffé, gris lumineux juste un peu plus noircis, les dromadaires crayonnés au 8ème de seconde: estompe imprécise, sfumatura.
    Voilà.
    Et c’est Cartier-Bresson et Boubat, Le Querrec, Depardon, Salgado, tout y est, le sujet et le cadre pur, le graphisme et la lumière, bien au-delà du pittoresque, l’instant inoubliable: embrasant la photo, le méhariste pour touriste vu comme un marchand de rêves des hommes du désert... le noir chaud des étoffes, les gris éclatants des sables et du ciel confondus, la colère des éléments révélés au 8ème de seconde.
    Le silence équivoque.
    Image en noir et blanc, forte et belle, un instant possédée, l’instant décisif. Remords de n’avoir pas déclenché, pas même cadré alors que tout y était.

  • Candide revisité

    Candide, Pangloss, Cunégonde, Martin et “la vieille” se retrouvèrent un jour sur une petite terre turque après bien des péripéties. Ils avaient suivi en cela les conseils d’un vieux sage autochtone qui ne voulait rien savoir des affaires publiques, ne s’informait jamais de ce qu’on faisait à Constantinople, se contentant d’y envoyer ses enfants vendre les produits du jardin qu’il cultivait avec eux.
    Sa devise : le travail.
    Le travail éloigne de nous trois maux : l’ennui, le vice et le besoin.

    Nos héros, nomades malgré eux, avaient connu jusqu’à ce jour des itinéraires pour le moins chaotiques, émaillés de circonstances cauchemardesques, sordides, dramatiques, extravagantes, tragiques.

    “La vieille” était la fille d’un pape transgresseur et précoce puisqu'il l'avait conçue à l'âge de quinze ans ! Elle avait connu en trois mois la pauvreté, l’esclavage, le viol quotidien sans escale, avait vu couper sa mère en quatre et avait failli mourir pestiférée. Elle en avait réchappé, après quoi elle s’était retrouvée prisonnière des russes qui avaient voulu la manger. Un imam les ayant convaincus de lui couper seulement une fesse, elle s’était retrouvée prostipute en Sibérie avec une seule fesse mais toujours amoureuse de la vie.

    Sur la petite terre turque, “La vieille” finit par s’occuper du linge de Cunégonde, de Candide et de Pangloss.

    Cunégonde, quant à elle, avait été violée par une horde de bulgares, par un juif et par des inquisiteurs en bande...

    Sur la petite terre turque, Cunégonde finit laide mais excellente pâtissière.

    Candide avait connu l’exclusion, les aventures et les désastres, les tremblements de terre... Chez les Indiens d’Amérique, il avait tué, croyant bien faire, deux singes dont deux jeunes filles s’étaient amourachées. Il s’était enrichi au Pérou puis avait tout perdu.

    Sur la petite terre turque, Candide, marié malgré lui à un gros thon, finit par cultiver son jardin.

    Pangloss, le philosophe, avait été pendu, puis disséqué par un chirurgien, roué de coups, il avait ramé aux galères. Pour autant, il considérait que tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes…

    Sur la petite terre turque, Pangloss finit par admettre qu’en réalité il avait souffert et qu’il ne croyait pas à ce qu’il disait.

    Martin avait toujours été en proie à un malaise existentiel, convaincu que l’homme était fait pour vivre dans les convulsions de l’inquiétude ou bien dans la léthargie de l’ennui.

    Sur la petite terre turque, Martin se mit à son tour à travailler sans raisonner car c’était, se dit-il, le seul moyen de rendre la vie supportable.

    Réunis sur cette petite terre turque, ils se mirent donc tous au travail, chacun dans sa spécialité.

    Pangloss n’était pas mort car il pensait encore, c’était d’ailleurs son boulot. Et bien qu’il eût fait une croix sur son optimisme béat, il persistait à penser que tous les événements qui avaient précédé l’établissement de la bande à Candide sur la petite terre turque procédaient d'une logique admirable. Il s’étaient enchaînés naturellement, dans le meilleur des mondes. À preuve Candide. S'il n'avait pas été chassé à coups de pieds au cul après avoir flirté avec Cunégonde, s’il n’avait pas connu l’inquisition, s’il n’avait pas couru l’Amérique à pied, rejoint la Guyane d’où il avait pris un vol "Air Peut-Être" Cayenne-Quito, puis s'il n'avait pas perdu tous ses moutons au pays de l’Eldorado… il ne serait pas là, peinard, en train de manger des pistaches.

    Optimistes malgré ces épreuves inouïes, ils finirent tous par se trouver bien sur « leur » petite terre turque à s'arranger enfin avec la vie.

    Cayenne 2002/Montpellier 01/11/2006