09.11.2007

La photo manquée - Kebili

À chaque voyage sa photo manquée, où que ce fût, quel qu’en fût le sujet, c’eût été la plus belle, la plus forte, la plus difficile aussi.
Sud Tunisien, un moment de répit que le voyageur, négligeant l’intempérie, met à profit pour s’engager hors de la piste.
Puis la tempête reprend de plus belle, insolent ce vent et brûlant, violemment sensuel aussi: il soulève sans ménagement l’arène ambrée dans la lumière éblouissante et férocement belle.
Essoufflé, maladroit, le voyageur s’avance en direction des dromadaires plaqués au sol, il vacille et manque de tomber, le souffle rageur gonfle son vieux gilet de reporter pourtant lesté par les objectifs photos et menace d’emporter ses lunettes noires; conquérant, il s’oppose avec force en s’inclinant vers l’avant et progresse à présent de profil.
- Juste un tour, Monsieur, pas cher!
- Je ne suis pas intéressé, répond-il, on n’y voit rien.
Le vieil homme enturbanné insiste: “oui bien sûr y'a tempête, moi te le fais pas cher, tu trouveras pas aussi pas cher, c’est com' si gratuit pour toi, alors Misieur au moins pour la photo...”
La photo...
À cet instant, le vent redouble de violence, fait plier les quelques palmiers, l’air devenu fou transforme le décor, change le sable inoffensif en particules agressives: limaille qui le lapide et mitraille son 24x36, ni clic, ni clac.
Par vagues successives les rafales le bousculent, il doit les affronter pour regarder le désert, cap vers l’équa-teur, la dune, les dromadaires striés, photo: deux, trois, traduire la situation, le mouvement, l’énergie au 15ème de seconde, rayer l’image, pas mal !
Plus loin, des silhouettes accroupies, blotties contre le mur, Arnaud, dos au vent, ébouriffé, bien carré sur ses jambes solides, résistant.
La violence des éléments n’est pas si hostile au fond, il prend dans la gueule leur harmonie furieuse; la grande lumière et l’ocre jaune éclatant enveloppent l’espace et le fascinent, soleil, vent, sable mêlés offrent leur passion furieuse.
Il n’est plus spectateur, le vertige de l’ivresse le saisit, il se voit dans le cadre, en savoure l’idée, il y a tout juste une heure, image dans l’image, un autre cadre, oeuvre d’art épurée, abstraite, en écho à une toile de Nicolas De Staël, à une photo de Franco Fontana, sublime paysage entre Tozeur et Kebili.
Bandes horizontales, strates de couleurs.
Ici : ciel gris, tons brun-chaud des sables soulignés par une saignée d’eau saumâtre rose-brun sur des vagues de sel blanchâtres, alignées.
Là : tons froids lumineux, gris-bleu rehaussés par la même saignée médiane, étonnamment bleu-turquoise, limpide ligne d’eau au-dessus de vastes taches de sel blanc d’argent, rebelles.
Immensité plastique du “Chott el-Djérid" habité d’improbables mirages.
35mm, bracketting pour assurer, f/16, f/8: quatre clichés.
La voix étouffée, happée par l’ouragan, le tire des tableaux de sable, l’homme au turban, chamelier-camelot, imperturbable bonimenteur, tourne autour de lui, recherche le bon angle pour mieux se faire entendre, gesticule...
Sous le regard aiguisé du “rapporteur d’images”, l’espace s’organise et c’est l’image offerte, un instant: le chamelier structure le rectangle un bras dans une oblique, l’autre à la verticale -léger bouger- gestuelle énigmatique de l’ordre du symbolique, présence d’un buste qui suggère une offrande, une oraison silencieuse: un rituel millénaire.
Premier plan nerveux.
Une paire d’yeux à peine visibles sous le turban flot-tant modelé par des noirs profonds et chauds.
Au fond, en direction de Tataouine, dans le contraste de la lumière crue qui aveugle, l’horizon incertain, ton sur ton, comme si le ciel était descendu à sa rencontre pour souligner l’amplitude du Sahara, comme pour nous
indiquer qu’au-delà de la dune ce serait le silence du mystère.
Et sur le sable griffé, gris lumineux juste un peu plus noircis, les dromadaires crayonnés au 8ème de seconde: estompe imprécise, sfumatura.
Voilà.
Et c’est Cartier-Bresson et Boubat, Le Querrec, Depardon, Salgado, tout y est, le sujet et le cadre pur, le graphisme et la lumière, bien au-delà du pittoresque, l’instant inoubliable: embrasant la photo, le méhariste pour touriste vu comme un marchand de rêves des hommes du désert... le noir chaud des étoffes, les gris éclatants des sables et du ciel confondus, la colère des éléments révélés au 8ème de seconde.
Le silence équivoque.
Image en noir et blanc, forte et belle, un instant possédée, l’instant décisif. Remords de n’avoir pas déclenché, pas même cadré alors que tout y était.

01.06.2007

La photo manquée - Maripasoula

À chaque voyage sa photo manquée, où que ce fût, quel qu’en fût le sujet, c’eût été la plus belle, la plus forte, la plus difficile aussi.

Maripasoula, quelque part dans l’ouest guyanais, à la frontière du Surinam.

11h, le fromager tristounet, à l’écorce de peau d’éléphant, m’abrite du soleil. Accroupi à son pied jonché de canettes Heineken, j’attends une place dans une pirogue. Chaleur.

La voix d’un journaliste surgit d’un des quatre auto-radio du village:
" Des millions de français sont devant leur écran bleu... La gueule des anglais " ... Et moi et moi et moi avachi sur les berges du Maroni qui ai préféré l’aventure à l’inéluctable défaite française.
Une négresse Boni dissipe mon regret de ne pas voir le match : immergée jusqu’à mi-mollet dans le rouge-brun du courant paresseux, courbée à l'équerre - position orthodoxe de la lavandière du fleuve - elle s’offre mpudiquement en spectacle.

Mon but : glisser jusqu’à Papaïchton-Pompidou, à une heure de pirogue de là. L’interminable attente passe inaperçue tant la langueur accable les gens occupés à ne rien faire et ralentit les gestes des seuls actifs, les piroguiers bushinengés ou brésiliens.

Enfin une pirogue, partagée avec quatre métros. 800 F, “ esta bon “, rendez-vous avec le brésilien dans deux mi-temps de rugby. Je fonce chez Dédée, tenancière de l’épicerie-boui-boui : France-All-Blacks à Maripasoula... Malgré la déconfiture annoncée ça ne manque pas d’allure ! L’exaltation retombe quand on m’explique qu’on ne reçoit pas TF1 à Maripasoula.

Déçu mais pas vaincu... je flâne dans les rues de terre pentues , je marche devant moi, libre, l’oeil passé au papier-verre, prompt à débusquer l’image.

De retour à l’embarcadère à l’heure dite, personne, pas trace de métros ni de takari brésilien.
L’attente à nouveau, à nouveau sans fin.

J’observe le manège d’hommes chargés de packs de bières s’entassant dans leur frêle esquif.
Un jeune Boni, boule à zéro et bec doré, m’invite à les rejoindre : c’est non à la pirogue ivre qui
finit par s'ébranler au rythme des tambours : instant magique.

Depuis un moment, intrigué par le va-et-vient des pirogues et les ablutions des indigènes, je m’oublie et le Maroni m’aspire dans son immuable et impétueux courant drainant la vie sur plus de 300 km jusqu’à Saint Laurent. Silence le monde.

Plus de France-All-Blacks, que de l’Amazonie : l’Aloukou ou le Taki-Taki. Là-bas, dans la rue centrale, piste de latérite, une femme apparaît, elle semble handicapée, sa silhouette diaphane à la démarche gauche mais fine s’avance dans la trouée exubérante de la végétation.

Très vite, je me rends compte qu’elle porte une jeune enfant.
Zoom avant.
Elle : si noire dans une robe trop noire qu’éclaboussent des lapis-lazuli largement cerclés d’or, un sourire radieux et de grands yeux éclatant d’un bonheur évident, simple comme la vie qui l’entoure.
La fillette : je ne vois que sa robe, rouge vif tacheté de blanc sur le noir d’ébène de sa mère, ses nattes multicolores et sa dentition éblouissante.
Toutes deux inondées de soleil, inondées de nature : les capter sur l’ocre rouge de la piste et sous
le vert-bleu de la forêt : léger zoom arrière, Ektar 50 pour le concours PHOTO. Mais je n’ai pas shooté
alors que tout y était...

Le lendemain contre toute attente je me retrouverai à Elahé chez les Indiens Wayana à trois heures en amont de Maripasoula et j’apprendrai par l’homme qui le tient de l’homme qui connaît l’homme qui a écouté Radio France International que le monde de l’ovalie bleu-blanc-rouge, comme le drapeau de la gendarmerie fièrement dressé face au Surinam, avait triomphé du monstre Néo-Zélandais...
Au diable le match ! Mon unique regret est de n’avoir pas shooté alors que tout y était...

18.05.2007

La photo manquée - Rêve

Il faut à tout prix courir tout au nord de cette île du nord extrême. Sauvage, sinistre, superbe, à couper le souffle. Et, lui assure-t-on, photogénique.

L’énorme motrice dévale la voie ferrée comme une piste de bobsleigh.
La locomotive bicolore n’a pourtant rien d’aérodynamique, toute en courbes, perchée sur de gigantesques roues, elle a des airs bonhommes. À son bord quatre ou cinq passagers. Son chauffeur, quant à lui, a des airs de fauve, de profondes crevasses griffent son masque scandinave.

La machine enragée fonce dans un vrombissement de fusée, frôlant d'étranges silhouettes en imperméable qui refusent de s’écarter des rails, inconscientes du danger, comme sourdes à ce qui va forcément signer leur mort. La bête va les happer, les broyer, une tragédie dont il sera le témoin impuissant.

Le paysage défile au travers des hublots à 100 images par seconde. Aux canyons ténébreux succèdent des étendues éblouissantes comme des flash.

Les canyons, la bête les pénètre avec fureur. Les étendues, elle les brûle en forçant sa vitesse.
Il est sonné.

Elle enchaîne, traverse une autre gorge, retrouve d’autres terres qu’embrasent à chaque fois d’impétueux éclairs, s’engouffre dans un dernier canyon pour ralentir enfin. Elle s’expulse en douceur de la dernière brèche pour s’immobiliser dans le décor extravagant annoncé.

Des monts géants tombent à pic dans des fjords sinistres. Son regard bute sur les violents sillons bistre en obliques ou plats, écrasés par un chaos de nuages d’où éclate un rayon de soleil comme un coup de dague.

Staël et Soulages sont passés par là. La photo s’impose, panoramique. Clic-clac en rafales jusqu’au cadrage d’une horde de Vikings surgie du magma. Le chauffeur de la motrice folle s'apprête à lapider l'intrus quand sonne le réveil.