25.05.2009

Jacques de La Grande Anse

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Jacques a la quarantaine et des brouettes. C’est un vaillant, un courageux, un vrai de vrai au boulot, pas un feignant le Jack comme l’appelle Lénine, son camarade syndiqué. 

Vaillant, sauf qu’il a pris des congés de maladie pour la première fois de sa vie au grand étonnement de la patronne de l’entreprise de travaux publics qui l’emploie.

Il l’aime sa ville de la côte. L’Anse du Levant si mâle, celle du couchant si femme, toute en courbes. Balèze, trapu, il est le roi du tracto-pelle et la ville nouvelle lui doit beaucoup.

Ouvrier, il l’est et militant qui plus est... enfin, il suit les consignes de Lénine et à la CGT on rigole pas lors des manifs, les lepénistes de la ville ont intérêt à ne pas mettre leurs Chihuahuas dehors ces jours-là et les plaisanciers à mettre les voiles et fissa ! Ils enragent, les prolos, de devoir entretenir les quais qui conduisent ces marins d’eau douce à leurs superbes bateaux. Les rupins, ça leur met les boules. 

À la nuit tombée, il lui arrive de sortir de son studio-cabine pour flâner en catimini sur ces mêmes quais et de bader les yachts. Il irait volontiers à leur bord, pas pour vivre le grand large, non, non ! Juste pour se payer une virée en Méditerranée et surtout pour glander sur le pont, entouré de play-boys et de super-canons à demi nues. Il les envie ces filles carénées comme Pen Duick.

Un de ces soirs, incognito comme à son habitude, il tomba en pâmoison devant un yatch sur lequel on donnait une fiesta. Il ne put s'empêcher de déclarer à haute voix ses fantasmes de luxe, de voiles et d'accastillage en tout genre. Indifférents à sa verve, les superbes créatures continuèrent à festoyer bruyamment comme si de rien n'était. En revanche cela interpella Lénine qui collait des affiches dans les parages. Il s'apprêtait à dégainer son credo anti-capitaliste archi-rôdé et polymorphe à l'adresse de l'impertinent quand il reconnut la voix du Jack. Abasourdi, Lénine agonit son camarade désormais déchu, le traitant de transfuge. Lui, Jack, trans-fuge !

Cela ne pouvait plus durer ainsi, il devait assumer son penchant pour la voile, les sauteries crapuleuses et le reste, s’adapter, avouer que souvent il voudrait être un autre. Pouvoir se pavaner sans vergogne sur le pont d'un bateau, se marrer, draguer, picoler des Pink lady tout en arborant enfin son élégant fume-cigarette qu'il n'osait utiliser à la ville. 

A partir de l’incident du quai, Jacques mit tout en œuvre pour ce nouveau but et c’est à ce moment-là que le vaillant ouvrier surprit sa patronne en lui adressant un arrêt de travail de 15 jours. Après quoi, il piocha dans ses économies pour transformer sa vie en 2 semaines. Les 2 semaines écoulées, la veille de la reprise du turbin, il obtint un rendez-vous avec une patronne médusée. C’est Jacqueline qui se présenta à la direction de l'entreprise de travaux publics en bas résille, mini-jupe et décolleté bateau. 

- Eh ben voilà, je me suis fait mettre les seins ! Le bas, je l'ai gardé, je suis trans-genre, trans quoi ! 

La patronne eut quelque mal à contenir un fou-rire. Magnanime, elle ne lui fit pas la remarque qui tue et s’engagea à faire taire toute raillerie en négociant auprès de Lénine un pacte de non-agression. 

Pour sa part, Jacqueline promit de « pas les montrer, les seins ! ». Au boulot il serait Jack en bleu de travail. À la nuit tombée, elle serait enfin la reine des soirées des Yachts de croisière de La Grande-Anse. Pas genre mignon en jupons non ! Carénée comme Gina Lollobrigida ou Madonna, maquillée ivoire ou platine selon l'humeur, à géométrie variable quoi ! Et toujours brillant aux lèvres pailleté et bas résille, perchée sur des talons et du monde au balcon, la vraie drag-queen des ponts quoi !

Le contrat fut si bien respecté que pour le 1er mai, Lénine au nom du Comité d'Entreprise, lui offrit sans sourciller Hanami d'Annayaké, un parfum au muguet pour dame.

02.05.2009

La Boulangère de La Nouvelle

Nouvelle...


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Sans doute venait-elle du midi de la France, d'une ville, de Nîmes..? Elle avait transformé la petite case du cirque, faisant boulangerie pour les villageois et salon de thé pour les randonneurs, en une case coquette, de celles qu'on peut voir du Pays Basque au Brésil, des Pays Bas à la Réunion avec ses petits rideaux vichy aux fenêtres et ses napperons sur les tables. Mais n’allez pas croire que la drôlesse ne veillait qu’à ce petit intérieur. Sitôt qu’on le pénétrait, cet intérieur, on n’avait d’yeux que pour elle, ses cheveux de la ville, traités d’un élégant auburn aux reflets moirés flamme. Ses paupières aux longs cils. Sa taille fine qui s’élargissait sur un bassin frétillant... Bref, c’était une beauté citadine, perdue au fond du fond de Mafate, une Bernadette Lafont qui chantonnait, une clope dans une main, l’autre main arrangeant tantôt un bouquet sur une table, tantôt une mèche folle sur son front haut. Car elle avait du front la Bernadette, du répondant, de la verve. C’est qu’elle avait un certain âge, 40, 50 ans ? Comment le savoir ? Il ne paraissait pas, sauf la pointe de malice, le "je suis pas tombée avec le dernier cyclone".

 Un coup d’œil par-dessus son épaule et, derrière le comptoir en bois sombre, on apercevait son homme, le boulanger. Un type simple, un boug' natif du cirque, probablement. Visage hâlé, parole courte, il pétrissait. La belle et la bête ? Non, il n’était pas bête, mais simple, ce qui est très différent. Même le torse nu devant le four à bois, il semblait habillé par elle.

J’ai connu la même femme, peintre à Pézenas, potière dans les Cévennes ? Ou quoi encore ? À l'Art Café à Montpellier ? À la Feria de Nîmes, au Cadre Noir à St Denis lors d’un vernissage ? J'ai même croisé la vraie Bernadette Lafont lors de mondanités cinématographiques.

Ici, Bernadette, ce n'est pas la Croisette qu'elle avait investie mais La Nouvelle dans le trou de Mafate, si loin des fastes de Cannes. Elle s’attablait pour faire les comptes, affichant un air ténébreux. Toujours. Un bouleversement de plus pour le boulanger, elle lui faisait sa gestion carrée. Ils allaient pouvoir transformer la boutique très bientôt.

Certes elle ne montrait pas ses jambes Bernadette, sans doute fuselées, mais à mes yeux, autour d'elle dans le rayon de plusieurs kilomètres du cirque de Mafate, ce n’était qu’elle. D’ailleurs il ne me fut pas nécessaire de mater les gambettes de la boulangère pour tomber raide. Je l’ai vue à chacune de mes virées dans le cirque, appelant à chaque fois son regard. En vain ? Allez savoir… Je ne le saurai pas et ne pourrai plus le savoir jamais...

   Un jour maudit où elle partait faire les emplettes de la semaine à Saint Denis, ville qu’elle aurait dû toujours fuir comme elle l'avait fait en quittant Nîmes, sa ville. Elle périt dans l’hélicoptère fracassé contre l’immense paroi rocheuse dominant le village de La Nouvelle. Le boulanger était sur la terrasse, à la regarder s’envoler, il sentait encore son parfum affolant. Il est donc devenu fou, hurlant devant les fumées qui montaient d’un trou dans la montagne.

Les gens de la Nouvelle se sont mis à faire leur pain eux-mêmes, pendant de longs mois.

A présent, si vous faites une rando à Mafate, allez donc acheter une baguette chez le boulanger voir comment il s’est remis à la tâche. On dit que la nuit, la boulangère revient, mais il n’en dira jamais rien. On murmure qu'il passe des nuits incroyables et au matin, ses yeux cernés, son air satisfait, inquiètent ses proches voisins. Est-il vraiment sorti de son douloureux deuil ? Louche, il l’est, avec ce regard étrangement jubilateur ! Bien sûr, il a repris femme pour rassurer le monde, mais la nuit, son corps, son âme, si l’âme existe, son esprit doivent jouer encore avec sa Bernadette qui l’a lâché un matin dans l’accident de l’hélico. Et il ne viendrait à l'idée de personne de le questionner, d'ailleurs quand il pétrit, il affiche un air ténébreux...

 

 

09.11.2007

L'imposture (en chantier...)

Vingt heures, ça tombe dru depuis cinq ou six jours. « Avis de fortes pluies, évitez de vous déplacer, les radiers vont gronder ». Certes le cyclone est passé au grand large mais en cadeau, il a drainé l’ennui. Il eut alors l’audace de l’inviter à dîner.

Depuis le coup de fil d’hier, il n’avait qu’une idée en tête, se retrouver avec elle. A présent installé à l’abri sous les arcades de la terrasse du Coconut’s, face au théâtre, Il sourit en jetant un œil sur la carte, on y voit le maire socialiste actuel de San Pelé et ses adjoints faisant ripaille des spécialités de la case, la fricassée de kangourou et la morue-a-braz. Peu lui importe le menu, ce soir le bonheur n’est pas attendu dans l’assiette.

Il ne l’avait vue qu’une fois lors du vernissage d’une expo collective d’artistes contemporains. Cela avait eu lieu dans un château décrépi flanqué d’un jardin qui fut grandiose. L’Association y avait installé des œuvres et dressé un bar spartiate, chips et rosé basique à volonté. Une réception de pauvres organisée par des riches. Comment ne l’aurait-il pas vue ! Il observa chacun de ses mouvements. De silhouette fine, moulée dans un jean, élancée, agile, elle se déplaçait avec grâce autour des sculptures environnantes. Elle les éclipsait, Odalisque contemporaine, l’oeuvre c’était elle. Embrassez-moi Lola, je vous tutoie et t'épouse.

Au Coconut’s, Rosemine la serveuse était accourue pour l’accueillir, Kiki la patronne aussi. San l’élan toutefois dont elle était coutumière, visiblement contrariée par sa longue désertion des lieux et ne comprenant pas qu'il ne retrouve pas sa place au bar. S’il avait choisi de rester sur la terrasse c’était pour s'épargner les retrouvailles bruyantes de ses potes ancrés au comptoir.
Du Coconut’s il avait fait sa cantine quand il avait débarqué à San Pelé. Une sorte de cour des miracles, le vendredi surtout. Le Coconut’s ! Kiki, Manu, Jack, René, Eve la baroudeuse et des vagues de clients d'un soir, de tous âges, toutes origines. Un théâtre de vies en fondus enchaînés, déchaînés ou en cut comme le soir où des orpailleurs et leurs acolytes firent irruption. La bagarre de saloon fut évitée de justesse par la seule Kiki dont on eût pu craindre que la moindre brise ne l'emportât. Elle se saisit du fusil posé par défi sur le billard, vira les intrus manu mililtari avec l'injonction de ne plus jamais remettre les pieds dans son établissement !

La couardise dont il avait fait preuve, lui comme les autres, était telle qu’il en avait eu honte. C'était la raison de sa longue absence.

« Un rhum, Rosemine, s’il te plaît »
- C'est bon ça, comme d’hab. alors !
La pluie dégoulinait des gouttières, battait violemment les colonnes vermoulues du théâtre et laminait la rue.
La ponctualité n’étant pas la vertu première de la région, il pouvait bien patienter, ivre de sensualité ambiante et de Ti- punch généreux, au rythme d'une Rumba.

Day-o, day-o

Day, me say day, me say day, me say day
Me say day, me say day

Odeurs, couleurs, saveurs du rhum aidant, il se mit à dessiner avec un vieux bic des mosquées en veux-tu, en voilà... des mosquées ! Pour les courbes des coupoles sans doute. Jusqu'à être gagné par le besoin de pisser.

Comment s’arranger pour glisser discretos jusqu’aux toilettes ?
- C’est pas comme ça que ça se passe, on salue les potes primo, lui assène Jack, d’une tape affectueuse sur l’épaule.
Jack cultivait une supposée particule qu'il faisait claquer avec son titre d'avocat. Maître Jack Dubidule faisait équipe avec René, un confrère du barreau de très loin son aîné. Devenu avocat après avoir été comptable au Zaïre, René la soixantaine élégante et burinée, procédait chaque soir à un rituel de concertiste. Il commençait par refuser l’apéro, concédant piano piano un galopin, pas deux. Puis moderato à table picolait un demi-litre de vin, puis deux. Il finissait andante forte à 1h du matin au Get, un, puis deux, puis trop jusqu'à tomber avec la ferme résolution d'en finir avec ces excès dès lundi. 


Kiki, en Shiva lyonnaise, servait les clients, tirait la bière, fumait, buvait la bière qu’elle tirait, accourait au moindre signe d’un client, refumait, causait, claquait la bise aux habitués et, les jours avec fleurs, accueillait en star la jolie Rosa. Rosa avait des activités professionnelles à géométrie variable. Si le marché se trouvait approvisionné en roses, elle était petite vendeuse de roses, elle en avait et le profil et le nom. Si le marché se trouvait n'était pas achalandé, elle recourait à l'alternative libérale à deux pas de là, sous les arcades du théâtre.

Les cimaises du Coconut's ne dérogeaient pas à l'ordinaire decorum des bars popus. Le poster noir et blanc des indiens voltigeurs sur les échafaudages New-Yorkais disputait la vedette à la photo couleur, bucolique à souhaits, du lac aux splendides reflets de cimes enneigées... Il remarqua cependant une nouveauté, la photo d'une bestiole bariolée.
- C’est Manu qui a ramené ça de Camargue, lui dit Kiki, attentive à son regard et fière de son cadeau.
Manu, un Breton au cœur énorme, organisateur en chef de concours de pétanque et bien sûr grand buveur.

Enfin, son Odalisque surgit comme un zébulon sur la terrasse.

A ce moment du récit, il s'interroge (d'ailleurs, est-ce bien un récit, n’est-ce pas plutôt un catalogue de souvenirs enchevêtrés ?) et pense abandonner. Cette histoire n’a pas d’intérêt., « il y a des milliers d’écrivains, des milliers d’histoires dans les commissariats » disait, croit-il, Céline.
Catalogué râleur, s’il tente d’écrire, fût-ce un commentaire sportif, ce sera un brûlot, une critique de la société et de ses acteurs.
Le bonheur n’est pas sous ses doigts. La prose lénifiante de la béatidute à tout prix lui est aussi étrangère que tous les confessionnaux.
Vale, vale, l’important n’est-il pas d'écrire pour vivre 2 fois, pour être son propre metteur en scène, pour avoir la maîtrise d’un style qu’il est bien difficile de mettre en œuvre dans la vraie vie. Le style l’intéresse, le style. Quel style ? Le sien ? Il n’en a aucun. Tout au plus pourrait-il plagier de manière infantile ses écrivains favoris, s’essayer à de pâles variations sur des écrits de Garcia Marqués ou encore de Paul Auster… Les imiter, à leur insu. Ne pas les copier, ça non !
L’histoire est anecdotique, ce qui lui importe est de pouvoir dire au travers des personnages qui évoluent dans un cadre donné, cette ville tropicale, des choses qui le préoccupent, l'interrogent, concernant la philo, la religion, les arts, la politique, les culture, le désir... Le dire avec truculence, hargne, colère et surtout avec pas mal de légèreté et de drôlerie.
Ecrire pour transformer de vagues idées en mots ordonnées avec une petite musique qu'il aurait plaisir à interpréter… Comme un peintre du dimanche, en y mettant malgré lui (Blondin prétend que remplir une feuille de soins est un engagement personnel…) un peu de lui-même, pour écrire, finalement, un « truc » qui pourrait plaire à sa copine. Vanité des vanités, tout est vanité et poursuite du vent ...

A ce moment du récit ou de la rencontre sur la terrasse, il ne sait plus très bien s'il vit au présent ce qu'il écrit ou écrit ce qu'il a vécu pour le revivre. Il se tourne vers la rue presque déserte, son regard balaie les arcades du théâtre. Il ne lui offrira pas une rose ce soir. "Habemus Rosam", la fumée blanche du cigarillo l'annonce. Que lui importe qu’il pleuve à Rosa ou qu'on annonce un autre cyclone, tant qu’il y aura des roses et des hommes.

(à suivre)

05.11.2007

Mode

Je m’appelle Mode. Normal, je suis fille légitime d’un couple de marchands de fringues. Quand ma mère est tombée enceinte, elle a fait un pèlerinage aux Galeries Lafayette. Elle s’y est aspergée du dernier parfum de Chanel.

Je suis née parfumée et à peine jaillie de ma mère, je me suis parée d’un super accastillage à faire tomber le curé qui me caressait au prétexte de me baptiser en se pinçant le nez et en débitant des balivernes.

Sorry, moi non plus, je pouvais pas te sentir mon… père, mon frère… Fallait savoir ! Depuis lors, j’ai jamais remis les pieds dans tes églises.

J’ai compris que j’avais échappé au premier bobard et bien pigé comment les petits pères faisaient prospérer leur boutique cultuelle en invitant les brebis à s’y modéliser… D’accord, je récite mais t’endends bien, mon faux père : mo-dé-li-ser.

J’ai balancé mon soutien-gorge dans tes psaumes à deux balles et entrepris de me lancer dans les bonnes affaires. Moi, Mode, j’ai embobiné mon prochain tout en l’aimant beaucoup moins que moi-même.

J’ai orchestré le marché, accoutré mes petites sœurs d’uniformes en les rendant accros aux tailles basses et en leur faisant croire à la jeunesse éternelle. Carpe diem. Amen la monnaie.

Comme toi, mon père, avec tes cathédrales et tes prêches, j’ai capté le malaise de ma concierge et j’ai récupéré l’émancipation de tous les JE avec les téléguides du sur-mesure de masse.

Tu vois, curé, on a passé tous deux notre temps à tromper le troupeau. Je veux toujours rien savoir de ton paradis, mais, moi, Mode, je sais.

Je sais une chose, je sais que si j’ai fait de la thune, j'ai gagné l’enfer.

InsomnieS

- Allô, Radio Psycause ?
- Bonsoir Jean-Claude, les auditeurs vous écoutent…
- Pardon, je m'étais assoupi après mon appel y' a une heure à… à cause des séquelles de l’anesthésie. C’est que je me suis fait opérer d'un genou y’ a 2 jours, alors quand vous m'avez rappelé pour causer dans votre émission "Oisifs de nuit", que j’écoute de longue vu que je dors jamais, je suis tombé du lit sur ce putain de genou. C'est l’enfer mais bon comme je le disais à la dame...

J'ai 45 balais. Un cancer a emporté mon père en huit jours, il est mort jeudi dernier, à 65 ans. J'adorais mon père. Ma mère est morte écrasée par son tracteur, j'avais 4 ans. J'adorais maman, j’ai beaucoup souffert de son absence et j'ai refusé que mon père refasse sa vie. Insomniaque comme moi, il écoutait Psycause chaque nuit depuis le décès de ma mère.

Je suis dans un divorce très douloureux depuis 2 ans, ça ira mieux la semaine prochaine après la commission de surendettement. J'adorais ma femme… Elle est partie avec Gérard, c’était mon pote le Gérard.

Je voulais pas la remplacer la Ginette mais vendredi dernier à la mairie où j’étais venu déclarer le décès de mon père, j'ai craqué pour la personne responsable du bureau. Elle m'a conseillé de le faire incinérer, ça tombait bien, j’avais une petite urne à la maison et puis Dominique, c'est son prénom, m’a fait du gringue.

- Allô Psycause ? J'allais oublier... Dominique manque pas d'attentions et m'a fait promettre de porter toute ma vie l'urne de papa en pendentif. Dominique est plus jeune de 20 printemps, c'est pas un problème, ce sera que du bonheur quand on vivra ensemble... Enfin ! En plus, il est beau comme un tracteur et je vais l’adorer comme un père. Putain, mon genou !

La dent et Eve ou La vache qui rit

J'aperçois Mastroiani s’avançant sur le chemin, Borsalino forte, veste alegro, négligemment jetée sur l’épaule.
Je m’avance vers lui, lui vers moi.
- Bonjour Monsieur Mastroiani !
- Bonjour vous !
S’ensuivent quelques flagorneries de ma part et ce dialogue inoubliable :
Mastroiani : Où allez-vous, comme ça ?
Moi : Je vais me faire opérer.
- Et de quoi ?
- D'une dent de sagesse.
- Oh, alore bonne chance et courage !

Il grimpe aussitôt sur la colline en sifflant, partage une partie de pétanque avec des cinéphiles, salue les arbres, flatte les pâquerettes, sourit aux écureuils et aux infirmières.

Le chirurgien pourra attendre, je reviens vers l'illustre comediante. C'est alors qu'à ma grande stupéfaction, je le retrouve avec Eve Angeli sur ses genoux lui susurrant à l'oreille : « Vous avez dû en faire craquer, Marcello ! »

Et lui, faussement modeste sourit à l'ange, laissant apercevoir une dent, puis deux, puis dix plombées de portions de vache qui rit..!

L'image mythique de Marcello tombe dans l’abîme, je cauchemarde, la vache rit et Eve craque. Le mythe tombe, je cauchemarde, la vache rit et Eve craque.

20.05.2007

La photo manquée - Maripasoula

À chaque voyage sa photo manquée, où que ce fût, quel qu’en fût le sujet, c’eût été la plus belle, la plus forte, la plus difficile aussi.

Maripasoula, quelque part dans l’ouest guyanais, à la frontière du Surinam.

11h, le fromager tristounet, à l’écorce de peau d’éléphant, m’abrite du soleil. Accroupi à son pied jonché de canettes Heineken, j’attends une place dans une pirogue. Chaleur.

La voix d’un journaliste surgit d’un des quatre auto-radio du village:
" Des millions de français sont devant leur écran bleu... La gueule des anglais " ... Et moi et moi et moi avachi sur les berges du Maroni qui ai préféré l’aventure à l’inéluctable défaite française.
Une négresse Boni dissipe mon regret de ne pas voir le match : immergée jusqu’à mi-mollet dans le rouge-brun du courant paresseux, courbée à l'équerre - position orthodoxe de la lavandière du fleuve - elle s’offre mpudiquement en spectacle.

Mon but : glisser jusqu’à Papaïchton-Pompidou, à une heure de pirogue de là. L’interminable attente passe inaperçue tant la langueur accable les gens occupés à ne rien faire et ralentit les gestes des seuls actifs, les piroguiers bushinengés ou brésiliens.

Enfin une pirogue, partagée avec quatre métros. 800 F, “ esta bon “, rendez-vous avec le brésilien dans deux mi-temps de rugby. Je fonce chez Dédée, tenancière de l’épicerie-boui-boui : France-All-Blacks à Maripasoula... Malgré la déconfiture annoncée ça ne manque pas d’allure ! L’exaltation retombe quand on m’explique qu’on ne reçoit pas TF1 à Maripasoula.

Déçu mais pas vaincu... je flâne dans les rues de terre pentues , je marche devant moi, libre, l’oeil passé au papier-verre, prompt à débusquer l’image.

De retour à l’embarcadère à l’heure dite, personne, pas trace de métros ni de takari brésilien.
L’attente à nouveau, à nouveau sans fin.

J’observe le manège d’hommes chargés de packs de bières s’entassant dans leur frêle esquif.
Un jeune Boni, boule à zéro et bec doré, m’invite à les rejoindre : c’est non à la pirogue ivre qui
finit par s'ébranler au rythme des tambours : instant magique.

Depuis un moment, intrigué par le va-et-vient des pirogues et les ablutions des indigènes, je m’oublie et le Maroni m’aspire dans son immuable et impétueux courant drainant la vie sur plus de 300 km jusqu’à Saint Laurent. Silence le monde.

Plus de France-All-Blacks, que de l’Amazonie : l’Aloukou ou le Taki-Taki. Là-bas, dans la rue centrale, piste de latérite, une femme apparaît, elle semble handicapée, sa silhouette diaphane à la démarche gauche mais fine s’avance dans la trouée exubérante de la végétation.

Très vite, je me rends compte qu’elle porte une jeune enfant.
Zoom avant.
Elle : si noire dans une robe trop noire qu’éclaboussent des lapis-lazuli largement cerclés d’or, un sourire radieux et de grands yeux éclatant d’un bonheur évident, simple comme la vie qui l’entoure.
La fillette : je ne vois que sa robe, rouge vif tacheté de blanc sur le noir d’ébène de sa mère, ses nattes multicolores et sa dentition éblouissante.
Toutes deux inondées de soleil, inondées de nature : les capter sur l’ocre rouge de la piste et sous
le vert-bleu de la forêt : léger zoom arrière, Ektar 50 pour le concours PHOTO. Mais je n’ai pas shooté
alors que tout y était...

Le lendemain contre toute attente je me retrouverai à Elahé chez les Indiens Wayana à trois heures en amont de Maripasoula et j’apprendrai par l’homme qui le tient de l’homme qui connaît l’homme qui a écouté Radio France International que le monde de l’ovalie bleu-blanc-rouge, comme le drapeau de la gendarmerie fièrement dressé face au Surinam, avait triomphé du monstre Néo-Zélandais...
Au diable le match ! Mon unique regret est de n’avoir pas shooté alors que tout y était...

Week end à Oyapoque

 

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Week end à Oyapoque en compagnie de Cartier-Bresson et Houellebeck

Mes premiers brésiliens ont le regard de tous les badauds de la terre et la station service a des airs de jadis.

Travelling panoramique sur Oyapoque au beau milieu de la promenade du bord du fleuve éponyme, le pas ne fait aucune concession aux rails imaginaires et le regard balaye le grand bordel ambiant, les bars criards, les trottoirs défoncés, les cases de guingois. Grisant.

Cli, clac sur la Chevrolet décatie et bondée : cent pour cent de suramérica dans la boîte à images. Henri Cartier-Bresson.

À la bonne heure ! Le café commandé au bar de la station m'est offert. Multobrigado senhor !
Installé à l’insignifiante terrasse d'un boui-boui où trois types s'esclaffent en sifflant des Antarcticas formidables, je contemple la foule picaresque et le ballet des filles. Motif d'intense volupté, par grappes, les impudiques font et refont le tour de la place investie par les footballeurs, appelant les regards des voisins et le mien. Les culs des filles d'Oyapoque deviennent illico mon principal sujet de méditation. Houellebecq assurément.

Je reconnais une Cayennaise fripée, d'allure altière, je l'imagine en ex-star du porno au profil de madone. Et Houellebecq qui ne me quitte plus d'ironiser : ferait-elle son marché à Oyapoque ?
Je quitte la foule électrique pour la nuit mystérieuse de la forêt amazonienne. Posée comme un point d'exclamation sur les rives du fleuve ténébreux et muet, la Casa Blanca est une luxueuse pailllote qui illumine le trémoussement de jeunes danseuses de Brega : émoustillant, je hèle Houellebecq.

Le lendemain, retour à l'insignifiant bourg de Saint Georges accablé de chaleur. Je laisse à Cartier-Bresson le soin de croquer l'ordre bien français : la mairie crâneuse face à sa place trop impeccable.
Sinistre. Pétainiste me souffle Houellebecq !

J'embarque avec Henri à l'aérogare de poupée. J'ai laissé, à regrets, Michel dans la fange et le désordre d'en face, et le plaisir aussi.

 

Le petit-déjeuner de Ray

C’était un nouveau jour sur la terre, le soleil triompherait du brouillard matinal, Radio Lolo l’avait annoncé dès six heures, ce qui ne convenait pas vraiment à Ray.
Ray, auditeur fidèle, n’avait raté la météo qu’à trois reprises. La première fois c’était lors des “3 jours” du Service National qui par chance n’en firent qu’un. La troisième fois ce fut à cause du débarquement annoncé du Commandeur qui provoqua chez lui une insomnie de premier communiant. La seconde avait eu lieu, toute honte bue, après une nuit d’outrages.
Il faut dire que Ray, bien que fils décevant, mari navrant, se piquait, après deux verres de blanquette, d’avoir été un amant redoutable ; les draps de sa grand-mère imprimés de palétuviers s’en souviendraient encore s’il ne les avait brûlés pour éviter l’opprobre de sa famille.
Par bonheur cette folie n’avait duré que cette nuit-là, la raison l’avait emporté et il avait pu ainsi, en épousant la dame, juguler pour toujours sa libido et ne plus jamais louper Radio Lolo.
Ray, après ses ablutions, restait suspendu à l’écoute et cassait la croûte tout en suivant les infos.
Devant lui, saucisson, steak tartare, lard fumé et jus de banane. Un cocktail qu’il appliquait à la lettre, suivant ainsi les conseils croisés de Jean-Cierre Pof et de Mandarine Mangematin, une infirmière créole rencontrée à la cantine de l’hôpital lors d’un séjour routinier de son épouse.
Il avait un sens aigu du drame et se complaisait dans le catastrophisme comme d’autres cultivent le plaisir des sens et l’art de la conversation.
Il avait acquis une sagacité de prophète, si bien qu’il pouvait annoncer toutes les calamités du monde. Il jouait à pronostiquer les décès de personnalités, les accidents d’avion, les déraillements, les naufrages, les cyclones, les assassinats, les guerres et toutes sortes de cataclysmes.
A vrai dire, Ray n’avait pas d’âge, n’était pas beau, avait le visage pâle et gras, le cheveu rare et gris.
Prévenant le caillou dans la chaussure, il optait le plus souvent pour des Charentaises
Chafouin et grippe-sou, il n’avait aucune appétence culturelle mais avait en revanche une inclinaison pour la géométrie budgétaire. Et, bien qu’il eût éprouvé vers l’âge de quinze ans une attirance pour la religion, il y avait résisté. C’est alors qu’il s’était abonné au Parti Commun.
Grâce à Marx, cette journée serait immanquablement banale. Ray n’avait vécu qu’un seul jour exceptionnel, putain de Dieu !
En effet, commis aux écritures insignifiant, il avait eu la chance d’être ce grand jour-là remarqué, puis apprécié.
Surtout après qu'il eût déclaré qu’il ne fumait, ni ne buvait et qu'il se fût acquitté d’une Dette Secrète auprès du Temple, en en devenant Adepte. Étant d’une soumission naturelle et, gros Naïf, étant dépourvu d'assurance, Il avait plus d'un atout sans son Bac.
Or, le Directoire Régional recherchait un Chef pour le Bocal Départemental des Nains ; son profil correspondait exactement aux Missions dudit Bocal, il fut donc susceptible d’être appelé aux responsabilités au sein de la Secte des Nains.
Le Directoire, composé du Grand Gourou Commandeur, du Président des Chefs de Bocaux, de Prophètes Chefs de Bocaux de Nains et d’Adeptes Zélés, avait alors validé au cours d’un entretien, sa totale allégeance, sa paranoïa, son caractère hypocondriaque et cyclothymique et, condition sine qua non, son strabisme culturel.
Malgré un désordre physique et mental résultant de la fameuse insomnie de premier communiant, il avait fait mouche quand il avait répondu sans flagornerie ” oui Son Excellence ” à une question aussi élégante que fondamentale : ” Son Excellence le Commandeur me demande de vous demander si oui ou non un bon Grand est un Grand mort ? ”
La saisissante interrogation avait été formulée par un Adepte Zélé lissant une moustache directoriale conquérante que surplombaient des yeux bovins. Il arborait une vraie morgue et une fausse assurance que trahissaient de grosses gouttes qui perlaient de son front et de la barbe sub-labiale qui rend l’eau en pareil stress, vu qu’il appartenait aux Sueurs d’Antibes.
Le protocole commandait que l’on procédât au cérémonial d’installation le jour même et que l’on invitât dans l’instant les corps constitués des frères Nains qui devaient être toujours aux ordres d’où qu’ils fussent.
On s’était donc réunis dans l’agora, face au Général et dos à l’horizon. Après avoir publié le Ban Officiel sur Internet et porté ipso facto l’événement à la connaissance de la métropole et de ses DOM, on avait déclaré solennellement Ray ” Chef de Bocal et Prophète, garant de la Règle de la Secte des Nains et pourfendeur des penseurs, jouisseurs sans entraves de la Communauté des Grands.”
L’assemblée était constituée, outre l’Amicale Nationale des Chefs de Bocaux, de l’association des Trois Grâces regroupant les NAÏF, les longs Canifs et les M’J’Aime ; de la tribu des Amis lasses d’Apatou, de celle des Adorateurs du Premier Décan de Souilles, des Conformes anonymes d’Alès, de l’Association de lutte contre la turlutte de Digne, du Paranoporno club de Pau, des Cerbères de la vallée de l’enfer, de la ligue anti alcoolozère d’Escoutosépleuo, des Mous du Genou de Mougins, du Groupe Contre L’Élite des chauffeurs de bus de Jouy-en-Josas, du Mouvement contre les types d’ailleurs de Saint-Claude, des Anti-gourous de Lacan (empêcheurs de randonner en bonds) de Kourou et bien sûr des Sueurs d’Antibes.
Tous membres de la Secte des Nains et gardiens du Temple auquel ils vouaient un culte sans bornes dans le cadre de la Fédération du Culte sans bornes.
On n’avait pas omis d’inviter le Général et Madame ; on avait par ailleurs pris soin d’éloigner discrètement Culculine, la bouillonnante et imprévisible épouse du Président, Monsieur D’Ancône.
Culculine était une callipyge métisse caribéenne. On la soupçonnait d’errer à poil et d’avoir des sympathies pour cent mille Grands même si à ce propos les opinions divergent encore.
Était-elle une Nainphile ou une Nain fausse qui flirterait avec l’ennemi : les Nus et petites pépées de chez les Fessus du camp naturiste des Grands ?
Les discours du Commandeur Maçon, du Président D’Ancône et de Madame Amazone la Chargée de Symbole, furent de purs modèles de rhétorique d’intronisation.
Le Grand Gourou Commandeur, se haussant du col avait déclaré :
“ Ray, je vous interpelle par rapport à quoi devoir faire quant au contenu des désirs de la Secte des Nains, à savoir que votre mission est un full time job de Prophète Chef de Bocal. Je vous ordonne de le gérer comme un pôle de non-excellence et d’éradiquer toute forme de modernité par rapport à une réalité que nous souhaitons voir émerger vers une disharmonie d’alliance avec les Grands du Club Merde ! "
Le Commandeur se démarquait par son langage qui était nécessairement abscons, le Commandeur était un authentique Commandeur !
Le Président, grimpé inopinément au balcon, bras levés, avait sobrement hurlé en bombant modestement le torse :
” Mecs si cons, Mecs si cons,
marchons nains dans les nains
pour que règne l'ordre et l’orthodoxie
de Dunkerque à Papaïchton,
niquons les Grands à l’imagination débridée, sus aux audaces ! ”
Le Président Maçon avait fait sobre et franc, le Président était un vrai président ! Tous avaient alors psalmodié avec des vibratos : “ Que vive Ray, vive Ray pour que vive la pleine Norme morne! ”
Morne psaume interrompu soudain par des gémissements déchirants et présidentiels : Monsieur s’était blessé en sautant de sa loge, les Humanoïdes Associés du service d’ordre avaient dû faire diligence afin de transporter Monsieur Maçon chez le masseur.
L’homme de main, Calin Sbire, bien qu’il fût Nainphobe, l’avait illico soigné par un échange de gestes tendres et par chromothérapie après lui avoir demandé sa carte bleue.
Calin Sbire, Don kiné de la Manche, savait qui il était et désormais plus rien ni personne ne pourrait perturber une vie qu’il consacrait à redresser les dos et les torts.
Il détestait l’injustice de la philosophie minimaliste Naine et se répandait jour et nuit en monologues polémiques argumentés et graves. C’était avec la défense du Carême, l’un de ses chevaux de bataille en société...
En privé, il ne suçait pas que de la glace, le masseur était un désopilant noceur et préférait la monture d’Amazone qui le lui rendait bien, malgré son statut d’Égérie des Nains...
Le monde est petit, la chair est triste et faible, une dualité qui troublait Calin.
Ray était passé du stade de la morosité au franc contentement de soi, sans exulter, c’eût été inconvenant, du reste avait-il exulté un jour? Il avait interrogé les cartes à ce propos ; le maître à penser Éric Ésot lui avait dit: “vous êtes un type banal et lâche, inapte au bonheur et vous n’en avez pas ! ” cela l’avait rassuré.
Quant à Line Amazone, elle avait construit en catimini, car elle cachait ses engagements au masseur mais pas son sein solitaire... elle avait donc construit son long florilège sans relief comme un fleuve sans sauts, pâle copie d’une allocution de l’Universitaire Jean De Peu, avec pour seule vague une vague de démoralisation.
Elle avait notamment fait l’éloge de la Grande-Peur-que-le-ciel-nous-tombe-sur-la-tête, l’apologie de l’Être Falot et qualifié Ray de “Chef Nain le moins-bandant-culturel”. Elle était un peu courte Line.
Cela avait eu pour effet de faire sourire Culculine ; elle avouait à qui lui prêtait au moins une oreille, que si son sot d’homme à la sexualité mal définie, était membre du Culte sans bornes, elle préférait les membres du Culte sans but.
La rumeur avait d’ailleurs fini par arriver jusqu’au Palais et jusqu'aux oreilles du franc Maçon.
À présent, l'usage exigeait que Ray, une fois intronisé Chef de Bocal, prît la parole... En dette de sommeil, paniqué, transpirant comme l’adepte moustachu Sueur d’Antibes, il avait lu d’une voix mal assurée :
“Je me demande si je n'ai pas encouragé un certain nombre de personnes à me traiter comme un brillant saltimbanque, un génie créateur et libéré... un Grand...”
Le feuillet lui en était tombé des mains, évidemment il ne s’agissait pas de son texte, on lui avait substitué un brûlot, c’était un coup des Grands, un attentat culturel !
C’était plus qu’il ne pouvait en supporter et Ray avait fait sur le champ une dépression nerveuse.
Du coup, les allocutions avaient pris fin et la voluptueuse Culculine avait soupiré d’aise et pris immédiatement la lumière et moult verres en l’absence de son époux et au grand dam du Commandeur.
Culculine D’Ancône sans son homme était peu économe de son âme : la félonne était bien une Nain fausse!
Stimulée par l’alcool, elle avait songé en observant malicieusement la perfide Amazone, au fringant et disert Monsieur Sbire et avait projeté quelque scénario de soins pressants...
Par chance, il ne subsisterait pas de traces de la Cérémonie malgré la présence d’un duo médiatique de choc.
Le journaliste Jean-Philou Pire, soupçonné d’être un Grand comme sa plume - il ne se consolerait jamais d’une vocation manquée d’échotier à Cayenne - était en compagnie de Jack Hard, fils caché du Professeur et de Lolo Ferrara et artiste protéiforme en même temps que Chargé de Mission en audiovisuel à la Secte des Nains.
Le premier avait égaré sa plume de Sergent Major sur le bar d’un estaminet, d'ailleurs il était fin soûl.
Le second avait, au mépris des lois du genre, osé un plan séquence de trois heures dont il eût tiré quelque juste fierté s’il n'avait oublié de mettre une cassette dans l’appareil.
Bien que coutumier du fait, il avait été très affecté par ce nouvel échec de sorte qu’il en avait fait, lui aussi, une dépression nerveuse dans la cour.
Cela avait consolé Ray de son propre fiasco. Le film était destiné à son épouse demeurée sur son lit d’hôpital après une vingt-quatrième intervention chirurgicale oiseuse exécutée sommairement pour son bon plaisir.
Les Fédérés du Culte et les personnalités avaient fait profil bas comme le veut l'usage et avaient trinqué avec le nouveau Chef de Bocal dépité.
La clairette de Die était insipide, le Mal était partout et Ray, après avoir jugulé pour toujours sa libido, appris à respirer à l’économie, à manger mal, à renoncer à voyager en train, en bateau, en avion, s’était promis de ne plus blanchir ses nuits, de se garder des frères Adeptes de la Secte et de vivre caché au fond de son Bocal en entretenant jalousement sa sinistrose.
C'était un nouveau jour sur la terre, le soleil triompherait du brouillard matinal, Radio Lolo l’avait annoncé dès six heures.
Aux infos : le cyclone Mitch venait de dévaster l’Amérique Centrale, Jean Marais était passé de vie à trépas, le petit chat de la voisine...
La journée ordinaire de Ray commençait mal, donc bien...
Au-dehors, un ciel de cendre faisait à présent la nique au bulletin météo et Ray ne prenait aucun plaisir à se nourrir d’un infect cocktail de saucisson, steak tartare et lard fumé arrosé de jus de banane.

26.11.2006

Chorégraphie d’oranges

Je sors de la gendarmerie, haut lieu de faits divers et variés. Deux plombes pour une déclaration de vol ! Trop à la bourre pour méditer sur la relativité du temps et les vertus de l’ordre version gendarme Combes et Combes, je vais arriver en retard au boulot. Et voilà que je bute sur une bagnole qui me bloque au pied du col, sur la route à une voie, putain de nana ! En plus, elle roule à l’arrêt, la gonzesse ! Et elle se met à balancer une, puis deux, puis dix pelures d’orange avec quelque solennité et beaucoup de désinvolture : j’hallucine ! Je la colle. Tu m’énerves, madame. Le même bras jeté me met au défi de la doubler en franchissant la ligne continue. Le geste est, cette fois, agressif et ambigu. T’en sous-estimes les conséquences, de la susceptibilité du type que tu nargues, la rousse ! Ta provoc. pourrait bien lui coller des réflexes de blaireau, au gars.
Self-contrôle, le respect de l’ordre mou mais juste du gendarme Combes et Combes tout juste assimilé, m’interdit de dresser un doigt souvent prompt à s'affranchir des conventions du code de la route. Combes et Combes...

« Votre nom ? »
Le filet de voix sort de sous la moustache gauloise du poulet. Il était temps, je faisais le pied de grue depuis une demi-heure, dans un silence de cathédrale, après qu’il m’a demandé de patienter. Puis sans lever le nez :
« Et ça s’écrit, à la fin, avec un D ou avec un T ? »
Les doigts gourds, atoniques, frappent le T sur le clavier crapoc. Un mot à la minute. Et tu les achètes où tes chemises bleu ciel ? T’as l’air si triste, j’ai de la compassion pour toi, Combes et Combes. T’as fait quoi pour mériter ça ? Au fait, "par devers toi", t’as dû regarder l’eurovision samedi et bouffer une pizza, ça se voit, t’as encore de la tomate au coin de la moustache. Et Monique Combes et Combes, elle est gentille, et bien sûr, le samedi, elle rit dans ta gendarmerie et là, tu ris aussi, tu aimes tellement ta vie !

La sale petite pute rousse me fait pas rire du tout, elle tient tout le lit ! Elle se traîne en chaloupant au rythme des pelures semées par son auguste bras. J’en ai l’écologie coincée entre la glotte et le cœur. Avec le soleil le cœur est plus tendre, pas vrai la semeuse ? Au fond, vous m’amusez et j’en crois pas mes oreilles, France Inter diffuse Murat « Je jette une orange vers l’astre mort ». Pas belle la vie dans ses correspondances ordinaires, ses menus de peu si épatants ?

Je zigzague dans votre sillon, mords la ligne mais vous double surtout pas. Je suis sur le chemin du paradis qui passe à cent lieues du bureau, j’appelle mon boss : désolé, j'ai un contretemps.

Like a virgin, la belle rousse n’en finit pas de chorégraphier sa route avec grâce, faisant valser dans la nature des rubans de pelures d’orange qui m’invitent à entrer dans sa farandole.

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