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  • L'Eden

    Il y a des amours, des images et des notions qui font partie intégrante de nous-mêmes dès la naissance ou dès les premiers questionnements sur le sens des choses de la vie. Ainsi en va-t-il avec l’idée que je me faisais et me fais encore de la notion et de sa représentation du paradis et de l’enfer.

    Nous entrons dans ce village catalan proche de la frontière, peu avant dix-neuf heures. En ce jour d’août torride, après un long voyage harassant. Nous faisons halte sur la place, il y règne une atmosphère rare, paradisiaque. Je peste et reproche à mon amie de briser ce miracle en téléphonant.

    Sous la frondaison d’un platane majestueux et sur les pas-de-portes des vieilles façades éblouissantes de chaux, des personnages prennent la pose, comme figés, sous une lumière crue d’Edward Hopper.

    Il y a là des hommes et des femmes de tous âges. Les hommes sont à la terrasse du café « L’Eden » et sirotent leur anisette, ils doivent causer football et toro... Assises sur des chaises posées sur le trottoir, des femmes d’âge mûr devisent sans doute du temps qu’il fait. A côté d’elles, des jeunes gens content fleurette en buvant un Coca Cola. À califourchon sur la marelle d’une fontaine éternelle ou sur des bancs, seuls ou en petits groupes, beaucoup restent muets, souriants et contemplatifs. Tous rayonnent d’équilibre et d’harmonie. Tous semblent s’abandonner au plaisir du temps présent.

    Aussitôt, léger comme l’air des lieux, l’oeil passé au papier-verre, j’ai le réflexe du photographe prompt à débusquer la bonne photo. Je suis attiré par la lumière chaude du tableau vivant, un cadeau pour le photographe. J’attends l’instant où la lumière fera une nouvelle incursion, révélant aussitôt la beauté inespérée d’une composition aux frontières de la photographie et de la peinture hyperréaliste. Tout est en place, je n’aurai plus qu’à déclencher pour posséder à tout jamais la trace de cette fraction de seconde de bonheur, d’équilibre et de paix.

    Tout à mon cadre, j‘ai négligé mon amie. J’ai beau balayer l’espace avec un autre regard, nulle trace, elle a disparu. Je panique, l’algarade de la veille sans doute… j’étais prévenu, au premier faux-pas, elle allait s’envoler, se barrer, remiser notre idylle au rayon des amours obsolètes.

    « Où donc est-elle partie? Mais qu´est-ce que je lui ai fait, mais qu´est-ce qui lui a pris, mais qu'est-ce qu'elle me reproche ? Lorsque je l'ai trompée, elle l'a jamais appris, c'est pas elle qui s'approche, où est-elle Nom de Dieu ? »

    Dans une rue qui court derrière la place, je finis par observer une file de gens qui se presse et ondule comme un anaconda. Dans la colonne bizarroïde et tumultueuse, j’entrevois la nuque d’une femme. Ça y est, je la vois. « Attends-moi, je t´aime ! » C’est bien elle qui serpente avec la foule en direction d’un échafaudage adossé à un mur. Je m’approche. Des échelles, des paliers, comme dans West Side Story, répétés à l’infini, se dressent jusqu’au ciel. La horde bruyante entame l’escalade, téléphone collé à l’oreille, dans un vacarme de ferraille de marches déglinguées.

    Puisqu’elle grimpe aussi, je la suis, pas le choix, elle croit pouvoir me perdre dans cette folle ascension vers le ciel, vers l'empire des dieux.

    En moins de deux, miracle, me voici au premier des paliers. Effrayé, saisi de vertige, je peste et la maudis. Que suis-je venu faire dans cette galère ? Avec ces fous, sur cette passerelle en ferraille aux garde-fous branlants, je pourrais glisser à tout moment ! J’ai perdu mon amie des yeux.

    Je gravis la seconde échelle, plus effrayé encore. Redescendre ? impossible ! Ce serait affronter la foule processionnaire. Je suis emporté par le courant humain, ahuri mais contraint de poursuivre le manège sur l’échafaudage grouillant de bipèdes grégaires et imbéciles, courant vers le néant. Tous se collent le téléphone à l'oreille ou tapent sur le clavier du smartphone. Les nazes, qui sont ces tarés ? Agents immobiliers, notaires et hommes politiques en tête passent des ordres, prennent leurs quartiers privés, comme s’ils se trouvaient seuls, dans l'intimité, tout entiers tournés vers leur écran, hermétiques à ce maelström.

    Sûr, ils vont déraper et chuter. Moi qui cours après mon amie, je ne suis pas là en train de téléphoner, je suis convaincu de ne pas me casser la bobine malgré un vertige grandissant, c’est impossible, je ne vais pas glisser, ma cause est noble, c’est ma garantie sur la vie, oui c’est vital, sincère, courageux, c’est ça : con mais courageux, héroïque même. « Où est-elle nom de Dieu ? »

    J’ai l'horreur du vide, suis ulcéré par les primates qui me dépassent en grognant dans leur téléphone et en passant encore des ordres de vente et des consignes imbéciles ou en tapant des SMS en veux-tu, en voilà… Je parviens ainsi au quatrième palier. « Ne craignez rien monsieur ! » Un type à visage humain, sans téléphone s’enquiert de mon état, me donne la main. Un type civilisé parmi ces sauvages. Par bonheur, je ne suis donc pas seul à me retrouver là, dans ce délire ascensionnel, comme moi, d’autres marchent la tête haute, sans téléphone greffé à l’oreille comme ces doux-dingues. Eux sont sympas pourquoi aurais-je peur, ils m’entourent, me protègent et vont m'aider à retrouver mon amie. « Il faut beaucoup aimer les hommes. Beaucoup, beaucoup. Beaucoup les aimer pour les aimer. Sans cela ce n'est pas possible, on ne peut pas les supporter. » a écrit Marguerite Duras.

    La vue est imprenable et qu’importe où on va, c’est le chemin qui compte. C’est périlleux mais exaltant que dis-je, étonnant, singulier. J’imagine le slogan d’un tour-operator « Escapade aux Portes du Ciel, oubliez vos ennuis et le stress, venez gravir les degrés du paradis, vue plongeante sur le Canigou et frissons garantis ! »

    J’aperçois enfin les épaules de mon amie, elle se trouve sur les marches qui conduisent au cinquième palier. Elle grimpe avec un type à ses côtés, je zoome, elle n’a pas de téléphone, zut ce n’est pas elle ! Cette femme a répondu à mon regard inquisiteur par un coup d'oeil troublant, le magnétisme féminin opère par le truchement de ses yeux… Je poursuis l’ascension avec plus de vigueur, avale les marches quatre-à-quatre et parviens à sa hauteur si j’ose dire.

    Lui, son compagnon ou mari, à bout de souffle, s’effondre soudain et c’est la chute, sourde, funeste. Sa femme, subitement veuve, est superbe, elle me sourit, et nous évoluons comme deux funambules vers l'empire des dieux.

    Coup de foudre au septième ciel. Elle ne savait pas comment se débarrasser de son mec qui s’est éclaté vingt ou quarante mètres plus bas, paix à son âme, elle en est immédiatement soulagée. Elle me sourit de toutes ses dents, je voudrais la serrer fort et lui dire « je t'aime » et prie le Ciel pour que mon amie connaisse le sort de son mec.

    Elle me confie d’emblée s’être ennuyée dans son couple-confort-villa-dîners-Costa Brava, elle aurait voulu être Florence Artaud, navigatrice, remporter la Route du Rhum au grand dam des Peyron qu'elle détestait, avec une arrivée triomphale dans le port du Gosier en Guadeloupe. Sa grande beauté et son ambition sportive me fascinent. J’aurais aimé être pilote, French Doctor en Ouganda au milieu des combats ou bien l’étoile d’un match de foot, Garincha ou Kopa une fois. Je remonte tout le terrain en dribblant, me joue de la défense et finis par marquer le but dans une pirouette incroyable d’audace en neutralisant le goal comme un torero anesthésie le toro. Elle est en admiration devant mes exploits virtuels. Elle est mon héroïne et je suis son héros.

    Je me souviens alors de ces films où les protagonistes embarqués dans des aventures glauques et périlleuses, vivent de folles amours.

    « Escapade aux Portes du Ciel... » Sauf que le slogan ne dit pas que seules les âmes bien trempées et les héros jouiraient de la promesse de purification, tandis que les méchants seraient précipités en enfer.

    La grande confiance en soi, l’élégance très séduisante de ma nouvelle compagne et mon génie de footballeur nous garantissent toutes les joies du ciel. Avec les Iphobes, nous parvenons sur le toit, échappons à la vague funeste qui précipite tous les corrompus, accros du portable, agents immobiliers, notaires et politiques en tête et autres pervers-narcissiques, doux-pêcheurs consommateurs et adeptes du temps court vers un toboggan. Tous comme un ils s’y collent, glissant jusqu’aux enfers.

    Dieu, alerté sans doute par mon ex-amie, regrettant la rupture, jalouse de ma nouvelle conquête, a-t-il soudain revu la cotation de mon âme à la baisse ? Le fait est que je trébuche à mon tour, adieu le Salut, adieu ma Belle, inaccessible étoile ! Emporté à mon tour, je vais m’écrouler moi aussi en enfer, j’en ai des haut-le-cœur et visionne ma chute funeste au ralenti.

    Je frémis, une sueur visqueuse mouille mon front. Je suis pétrifié, je suis mort. Mort de fatigue pour avoir mal dormi mais vivant par je ne sais quel miracle. Celui de l’amour qui cette nuit m’a fait côtoyer l’horreur et connaître le jardin des délices, l’Eden.

     

                                                                                                                                                       Baillargues, 8 juin 2008 - Guzargues 1015