Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

  • INTERDIT D’ESPAGNE

     

    INTERDIT D’ESPAGNE

                               Cent ans sans Espagne, ça va me plomber

    Je relève le défi de faire surgir d’une injustice annoncée à cinq heures du matin le 17 juin 2016, en majuscules rouges, un hymne à l’Espagne.

    La sanction est tombée : Paco de Lucía a fait interdire ad vitam aeternam la publication de « Flamenco, Granada, el duende a pie de calle » en Espagne : un véritable autodafé ; Federico García Lorca, ma consommation de Bellota pendant sept ans et Cervantès, tout séjour dans le pays pour cent ans. Allez savoir pourquoi, c’est horrible, infondé, grotesque mais c’est ainsi. Je n’en connaîtrai jamais la cause, comme dans des histoires d’amour brutalement interrompues, où l’on se retrouve abandonné sans raison, saigné à blanc ou à noir. Le silence est toujours insupportable et lâche. La nouvelle m'a littéralement déchiré, jeté en enfer.

    Élevé au martinet, j'en porte encore les stigmates. Je redoute, refuse l'autorité et l’arbitraire et peux m’emporter très vite. Je crois qu'une sottise est au bout de mes doigts qui frappent sur le clavier. Des idées noires, des idées de revanche hantent mon esprit. Dois-je pour me venger, écrire à mes censeurs en alignant menaces et insultes cinglantes ? Je ne sais, ne comprends pas, deviens maboul tant j’aime Paco de Lucía, Federico García Lorca et Miguel de Cervantès.

    « Tant qu'un grain d'amitié reste dans la balance, le souvenir souffrant s'attache à l'espérance. » Qui est l’auteur de cet alexandrin opportun ? Paco Ibáñez, ou Bashung... J’écris n’importe quoi, la nouvelle qui m’a bouleversé me fait dérailler sévère. Mais tant qu'un grain d’espoir me semble envisageable, la raison m’invite à interpeller ces trois personnages avec tact :

    Messieurs, qui êtes si grands dans le paysage culturel espagnol, je compte sur votre mansuétude, laissez-moi revenir à Granada. Andalousie, tu m'as conquis j’t’adore, de Sevilla à Cádiz, de Jerez de la Frontera à Córdoba.

    Messieurs, qui êtes si célèbres et adulés, fichez-moi la paix, s’il vous plaît, laissez-moi me baguenauder dans les rues de Madrid qui cache bien ses frasques sous une austère architecture. L’esthète s’y rince l’œil dans ses fameux musées : Staël à la Reina Sofía, Goya, Velázquez, Jérôme Bosch et son Jardin des Délices au Prado, Poliakoff et Rothko au Thyssen-Bornemisza.

    Messieurs, à l’immense talent, je vous en supplie, je veux revoir Barcelona l'exubérante, pour stopper la construction de la Sagrada Familia, m’émerveiller du Palau de la Música catalana.

    Je veux aussi refaire le pélérinage en Extremadura. Almendralejos fut mon havre d'où je partis, en compagnie de Regina, visiter Mérida, Cáceres et l'étonnant monastère de Guadalupe qui m'offrit une si belle photo de mariée.

    Paco, Federico, Miguel, soyez aimables et justes, levez l’embarGuy afin qu’il se balade encore à San Sébastián, Bilbao, Oviedo et Gijón, Toledo, Salamanca où il a rencontré un peintre humble et génial dans un superbe bar et cueilli à la main une chanteuse de rue, Déesse de la Dehesa, berceau du Jabugo aux confins de l’Estrémadure et de l’Andalousie, à deux pas du Portugal. La Déesse chantait à tue- tête « Cucurucucu los cerdos, cucurucucu bellotas. » Comment résister à l’évocation du jambon, de ses fines lamelles aux limites nacrées comme des cuisses de nymphe... au début du vertige.

    Caballeros, por favor, quiero volver a Cadaqués gravé à jamais dans mon cœur, à Figueras et à Girona mes voisines, un peu mes maîtresses.

    Señores tan famosos, je dois revoir Sitges et Valencia pour de douces escales avant de revenir à Sevilla où, débarrassés de Babel, m'attendent devant un verre de fino, mon chimiste Paco et la pulpeuse Penelope Cruz*. On doit se rencontrer dans un vieux bar à tapas, où les garçons tracent encore l'addition à la craie sur le comptoir, après vous avoir tranché à la main les lamelles de Jabugo qui se marient à merveille avec le Jerez sec. La fraîcheur du vin se fond avec l'onctuosité du gras parfumé du jambon, à rendre fada, ivre de bonheur. Et le lendemain, en troublante compagnie, doublement enivré, j’irai à Jabugo pour y portraiturer les deux stars : la jamona Penelope et le Rey Jabugo, le meilleur jambon du monde.

    Quant à rentrer à Málaga pour Picasso ou à Cádiz pour sa Belle et ses yeux de velours ? Ché pas si je vous en fais la demande, Messieurs. Pero quiero volver, volver, volver a Granada, pour Miyuki, Noelia, María, Cristo et leur Flamenco, pour Carolina ma « cantinière », pour Alicia et Carlos mes logeurs, pour la myriade de bars et pour l’Albaicín.

    Il faut bien soixante-cinq printemps pour devenir jeune et il faut faire beaucoup de rencontres pour le rester. Or, si vous m’interdisez la convivialité de l’Espagne, le blanc va me sauter au crin.

    Sachez caballeros que… Un, j’ai une certaine vision don quichottesque de l’Espagne, au point de m’agacer lorsqu’on plaque quelque bâton dans les roues de votre pays. Deux, j’encense à qui mieux - mieux votre mode de vie et l'authentique rêve andalou : le Jabugo.

    Je vais donc l’appeler, Don Quijote de la Mancha ; en redresseur de ( Rieu ) torts, il pourrait intercéder auprès de son créateur pour éviter la sanction impitoyable, la perte de l’Espagne et la crinière enneigée.

    C’est à ce moment-là que je me suis réveillé. Mais pas les illustres figures ibériques à jamais étendues sous la lame.

    Après ce cauchemar, je goûte le calme, la couleur et le parfum de mon retour prochain en Andalousie : « Il n'est rien de plus beau que l'instant qui précède le voyage, l'instant où l'horizon de demain vient nous rendre visite et nous lire ses promesses. » Milan Kundera.

    *Editions LULU / Clic : Nouvelle « Le Grand miracle / Le chimiste de Séville »

     Guzargues, 17 juin 2016