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  • La photo manquée - Kebili

    À chaque voyage sa photo manquée, où que ce fût, quel qu’en fût le sujet, c’eût été la plus belle, la plus forte, la plus difficile aussi.
    Sud Tunisien, un moment de répit que le voyageur, négligeant l’intempérie, met à profit pour s’engager hors de la piste.
    Puis la tempête reprend de plus belle, insolent ce vent et brûlant, violemment sensuel aussi: il soulève sans ménagement l’arène ambrée dans la lumière éblouissante et férocement belle.
    Essoufflé, maladroit, le voyageur s’avance en direction des dromadaires plaqués au sol, il vacille et manque de tomber, le souffle rageur gonfle son vieux gilet de reporter pourtant lesté par les objectifs photos et menace d’emporter ses lunettes noires; conquérant, il s’oppose avec force en s’inclinant vers l’avant et progresse à présent de profil.
    - Juste un tour, Monsieur, pas cher!
    - Je ne suis pas intéressé, répond-il, on n’y voit rien.
    Le vieil homme enturbanné insiste: “oui bien sûr y'a tempête, moi te le fais pas cher, tu trouveras pas aussi pas cher, c’est com' si gratuit pour toi, alors Misieur au moins pour la photo...”
    La photo...
    À cet instant, le vent redouble de violence, fait plier les quelques palmiers, l’air devenu fou transforme le décor, change le sable inoffensif en particules agressives: limaille qui le lapide et mitraille son 24x36, ni clic, ni clac.
    Par vagues successives les rafales le bousculent, il doit les affronter pour regarder le désert, cap vers l’équa-teur, la dune, les dromadaires striés, photo: deux, trois, traduire la situation, le mouvement, l’énergie au 15ème de seconde, rayer l’image, pas mal !
    Plus loin, des silhouettes accroupies, blotties contre le mur, Arnaud, dos au vent, ébouriffé, bien carré sur ses jambes solides, résistant.
    La violence des éléments n’est pas si hostile au fond, il prend dans la gueule leur harmonie furieuse; la grande lumière et l’ocre jaune éclatant enveloppent l’espace et le fascinent, soleil, vent, sable mêlés offrent leur passion furieuse.
    Il n’est plus spectateur, le vertige de l’ivresse le saisit, il se voit dans le cadre, en savoure l’idée, il y a tout juste une heure, image dans l’image, un autre cadre, oeuvre d’art épurée, abstraite, en écho à une toile de Nicolas De Staël, à une photo de Franco Fontana, sublime paysage entre Tozeur et Kebili.
    Bandes horizontales, strates de couleurs.
    Ici : ciel gris, tons brun-chaud des sables soulignés par une saignée d’eau saumâtre rose-brun sur des vagues de sel blanchâtres, alignées.
    Là : tons froids lumineux, gris-bleu rehaussés par la même saignée médiane, étonnamment bleu-turquoise, limpide ligne d’eau au-dessus de vastes taches de sel blanc d’argent, rebelles.
    Immensité plastique du “Chott el-Djérid" habité d’improbables mirages.
    35mm, bracketting pour assurer, f/16, f/8: quatre clichés.
    La voix étouffée, happée par l’ouragan, le tire des tableaux de sable, l’homme au turban, chamelier-camelot, imperturbable bonimenteur, tourne autour de lui, recherche le bon angle pour mieux se faire entendre, gesticule...
    Sous le regard aiguisé du “rapporteur d’images”, l’espace s’organise et c’est l’image offerte, un instant: le chamelier structure le rectangle un bras dans une oblique, l’autre à la verticale -léger bouger- gestuelle énigmatique de l’ordre du symbolique, présence d’un buste qui suggère une offrande, une oraison silencieuse: un rituel millénaire.
    Premier plan nerveux.
    Une paire d’yeux à peine visibles sous le turban flot-tant modelé par des noirs profonds et chauds.
    Au fond, en direction de Tataouine, dans le contraste de la lumière crue qui aveugle, l’horizon incertain, ton sur ton, comme si le ciel était descendu à sa rencontre pour souligner l’amplitude du Sahara, comme pour nous
    indiquer qu’au-delà de la dune ce serait le silence du mystère.
    Et sur le sable griffé, gris lumineux juste un peu plus noircis, les dromadaires crayonnés au 8ème de seconde: estompe imprécise, sfumatura.
    Voilà.
    Et c’est Cartier-Bresson et Boubat, Le Querrec, Depardon, Salgado, tout y est, le sujet et le cadre pur, le graphisme et la lumière, bien au-delà du pittoresque, l’instant inoubliable: embrasant la photo, le méhariste pour touriste vu comme un marchand de rêves des hommes du désert... le noir chaud des étoffes, les gris éclatants des sables et du ciel confondus, la colère des éléments révélés au 8ème de seconde.
    Le silence équivoque.
    Image en noir et blanc, forte et belle, un instant possédée, l’instant décisif. Remords de n’avoir pas déclenché, pas même cadré alors que tout y était.

  • Mode

    Je m’appelle Mode. Normal, je suis fille légitime d’un couple de marchands de fringues. Quand ma mère est tombée enceinte, elle a fait un pèlerinage aux Galeries Lafayette. Elle s’y est aspergée du dernier parfum de Chanel.

    Je suis née parfumée et à peine jaillie de ma mère, je me suis parée d’un super accastillage à faire tomber le curé qui me caressait au prétexte de me baptiser en se pinçant le nez et en débitant des balivernes.

    Sorry, moi non plus, j'ai senti que je pouvais déjà pas te piffer mon père pépère, tu parles ! D'ailleurs ça a été la première et la dernière fois que je mettais le nez dans tes églises.

    J’ai compris que j’avais échappé au premier bobard et bien pigé comment les petits pères faisaient prospérer leur boutique cultuelle en invitant les brebis à s’y modéliser… D’accord, je récite mais t’endends bien, mon faux père : mo-dé-li-ser.

    J’ai balancé mon soutien-gorge dans tes psaumes à deux balles et entrepris de me lancer dans les bonnes affaires. Moi, Mode, j’ai embobiné mon prochain tout en l’aimant beaucoup moins que moi-même.

    J’ai orchestré le marché, accoutré mes petites sœurs d’uniformes en les rendant accros aux tailles basses et en leur faisant croire à la jeunesse éternelle. Carpe diem. Amen la monnaie.

    Comme toi, mon père, avec tes cathédrales et tes prêches, j’ai capté le malaise de ma concierge et j’ai récupéré l’émancipation de tous les JE avec les téléguides du sur-mesure de masse.

    Tu vois curé, on a passé tous deux notre temps à niquer nos brebis et je veux toujours rien savoir de ton paradis. Et je sais que si j'ai gagné un max de blé, je connais à présent l'enfer.


     Cayenne 2002

  • InsomnieS

    - Allô, Radio Psycause ?
    - Bonsoir Jean-Claude, les auditeurs vous écoutent…
    - Pardon, je m'étais assoupi après mon appel y' a une heure à… à cause des séquelles de l’anesthésie. C’est que je me suis fait opérer d'un genou y’ a 2 jours, alors quand vous m'avez rappelé pour causer dans votre émission, que j’écoute de longue vu que je dors jamais, je suis tombé du lit sur ce putain de genou. C'est l’enfer mais bon comme je le disais à la dame...

    J'ai 45 balais. Un cancer a emporté mon père en huit jours, il est mort jeudi dernier, à 65 ans. J'adorais mon père. Ma mère est morte écrasée par son tracteur, j'avais 4 ans. J'adorais maman, j’ai beaucoup souffert de son absence et j'ai refusé que mon père refasse sa vie. Insomniaque comme moi, il écoutait Psycause chaque nuit depuis le décès de ma mère.

    Je suis dans un divorce très douloureux depuis 2 ans, ça ira mieux la semaine prochaine après la commission de surendettement. J'adorais ma femme… Elle est partie avec Gérard, c’était mon pote le Gérard.

    Je voulais pas la remplacer la Ginette mais vendredi dernier à la mairie où j’étais venu déclarer le décès de mon père, j'ai craqué pour la personne responsable du bureau. Elle m'a conseillé de le faire incinérer, ça tombait bien, j’avais une petite urne à la maison et puis Dominique, c'est son prénom, m’a fait du gringue.

    - Allô Psycause ? J'allais oublier... Dominique manque pas d'attentions et m'a fait promettre de porter toute ma vie l'urne de papa en pendentif. Dominique est plus jeune de 20 printemps, c'est pas un problème, ce sera que du bonheur quand on vivra ensemble... Enfin ! En plus, il est beau comme un tracteur et je vais l’adorer comme un père. Putain, mon genou !

    La Montagne/Réunion - 2007