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  • Week end à Oyapoque

     

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    Week end à Oyapoque en compagnie de Cartier-Bresson et Houellebeck

    Mes premiers brésiliens ont le regard de tous les badauds de la terre et, collée sur les quais du fleuve amazonien, la station service a des airs de jadis.

    Travelling panoramique sur Oyapoque au beau milieu de la promenade du bord du fleuve éponyme, le pas ne fait aucune concession aux rails imaginaires et le regard balaye le grand bordel ambiant, les bars criards, les trottoirs défoncés, les cases de guingois. Grisant.

    Cli, clac sur la Chevrolet décatie et bondée : cent pour cent de suramérica dans la boîte à images. Henri Cartier-Bresson.

    À la bonne heure ! Le café commandé au bar de la station m'est offert. Multobrigado senhor !
    Installé à l’insignifiante terrasse d'un boui-boui où trois types s'esclaffent en sifflant des Antarcticas formidables, je contemple la foule picaresque et le ballet des filles. Motif d'intense volupté, par grappes, les impudiques font et refont le tour de la place investie par les footballeurs, appelant les regards des voisins et le mien. Les culs des filles d'Oyapoque deviennent illico mon principal sujet de méditation. Houellebecq assurément.

    Je reconnais une Cayennaise fripée, d'allure altière, je l'imagine en ex-star du porno au profil de madone. Et Houellebecq qui ne me quitte plus d'ironiser : ferait-elle son marché à Oyapoque ?
    Je quitte la foule électrique pour la nuit mystérieuse de la forêt amazonienne. Posée comme un point d'exclamation sur les rives du fleuve ténébreux et muet, la Casa Blanca est une luxueuse pailllote qui illumine le trémoussement de jeunes danseuses de Brega : émoustillant, je hèle Houellebecq.

    Le lendemain, retour au bourg de Saint Georges d'Oyapoque accablé de chaleur. Je laisse à Cartier-Bresson le soin de croquer l'ordre bien français : la mairie crâneuse face à sa place trop impeccable.
    Sinistre. Pétainiste me souffle Houellebecq !

    J'embarque avec Henri à l'aérogare de poupée. J'ai laissé, à regrets, Michel dans la fange et le désordre d'en face, et le plaisir aussi.

     

  • Le petit-déjeuner de Ray

    C’était un nouveau jour sur la terre, le soleil triompherait du brouillard matinal, Radio Lolo l’avait annoncé dès six heures, ce qui ne convenait pas vraiment à Ray.
    Ray, auditeur fidèle, n’avait raté la météo qu’à trois reprises. La première fois c’était lors des “3 jours” du Service National qui par chance n’en firent qu’un. La troisième fois ce fut à cause du débarquement annoncé du Commandeur qui provoqua chez lui une insomnie de premier communiant. La seconde avait eu lieu, toute honte bue, après une nuit d’outrages.
    Il faut dire que Ray, bien que fils décevant, mari navrant, se piquait, après deux verres de blanquette, d’avoir été un amant redoutable ; les draps de sa grand-mère imprimés de palétuviers s’en souviendraient encore s’il ne les avait brûlés pour éviter l’opprobre de sa famille.
    Par bonheur cette folie n’avait duré que cette nuit-là, la raison l’avait emporté et il avait pu ainsi, en épousant la dame, juguler pour toujours sa libido et ne plus jamais louper Radio Lolo.
    Ray, après ses ablutions, restait suspendu à l’écoute et cassait la croûte tout en suivant les infos.
    Devant lui, saucisson, steak tartare, lard fumé et jus de banane. Un cocktail qu’il appliquait à la lettre, suivant ainsi les conseils croisés de Jean-Cierre Pof et de Mandarine Mangematin, une infirmière créole rencontrée à la cantine de l’hôpital lors d’un séjour routinier de son épouse.
    Il avait un sens aigu du drame et se complaisait dans le catastrophisme comme d’autres cultivent le plaisir des sens et l’art de la conversation.
    Il avait acquis une sagacité de prophète, si bien qu’il pouvait annoncer toutes les calamités du monde. Il jouait à pronostiquer les décès de personnalités, les accidents d’avion, les déraillements, les naufrages, les cyclones, les assassinats, les guerres et toutes sortes de cataclysmes.
    A vrai dire, Ray n’avait pas d’âge, n’était pas beau, avait le visage pâle et gras, le cheveu rare et gris.
    Prévenant le caillou dans la chaussure, il optait le plus souvent pour des Charentaises
    Chafouin et grippe-sou, il n’avait aucune appétence culturelle mais avait en revanche une inclinaison pour la géométrie budgétaire. Et, bien qu’il eût éprouvé vers l’âge de quinze ans une attirance pour la religion, il y avait résisté. C’est alors qu’il s’était abonné au Parti Commun.
    Grâce à Marx, cette journée serait immanquablement banale. Ray n’avait vécu qu’un seul jour exceptionnel, putain de Dieu !
    En effet, commis aux écritures insignifiant, il avait eu la chance d’être ce grand jour-là remarqué, puis apprécié.
    Surtout après qu'il eût déclaré qu’il ne fumait, ni ne buvait et qu'il se fût acquitté d’une Dette Secrète auprès du Temple, en en devenant Adepte. Étant d’une soumission naturelle et, gros Naïf, étant dépourvu d'assurance, Il avait plus d'un atout sans son Bac.
    Or, le Directoire Régional recherchait un Chef pour le Bocal Départemental des Nains ; son profil correspondait exactement aux Missions dudit Bocal, il fut donc susceptible d’être appelé aux responsabilités au sein de la Secte des Nains.
    Le Directoire, composé du Grand Gourou Commandeur, du Président des Chefs de Bocaux, de Prophètes Chefs de Bocaux de Nains et d’Adeptes Zélés, avait alors validé au cours d’un entretien, sa totale allégeance, sa paranoïa, son caractère hypocondriaque et cyclothymique et, condition sine qua non, son strabisme culturel.
    Malgré un désordre physique et mental résultant de la fameuse insomnie de premier communiant, il avait fait mouche quand il avait répondu sans flagornerie ” oui Son Excellence ” à une question aussi élégante que fondamentale : ” Son Excellence le Commandeur me demande de vous demander si oui ou non un bon Grand est un Grand mort ? ”
    La saisissante interrogation avait été formulée par un Adepte Zélé lissant une moustache directoriale conquérante que surplombaient des yeux bovins. Il arborait une vraie morgue et une fausse assurance que trahissaient de grosses gouttes qui perlaient de son front et de la barbe sub-labiale qui rend l’eau en pareil stress, vu qu’il appartenait aux Sueurs d’Antibes.
    Le protocole commandait que l’on procédât au cérémonial d’installation le jour même et que l’on invitât dans l’instant les corps constitués des frères Nains qui devaient être toujours aux ordres d’où qu’ils fussent.
    On s’était donc réunis dans l’agora, face au Général et dos à l’horizon. Après avoir publié le Ban Officiel sur Internet et porté ipso facto l’événement à la connaissance de la métropole et de ses DOM, on avait déclaré solennellement Ray ” Chef de Bocal et Prophète, garant de la Règle de la Secte des Nains et pourfendeur des penseurs, jouisseurs sans entraves de la Communauté des Grands.”
    L’assemblée était constituée, outre l’Amicale Nationale des Chefs de Bocaux, de l’association des Trois Grâces regroupant les NAÏF, les longs Canifs et les M’J’Aime ; de la tribu des Amis lasses d’Apatou, de celle des Adorateurs du Premier Décan de Souilles, des Conformes anonymes d’Alès, de l’Association de lutte contre la turlutte de Digne, du Paranoporno club de Pau, des Cerbères de la vallée de l’enfer, de la ligue anti alcoolozère d’Escoutosépleuo, des Mous du Genou de Mougins, du Groupe Contre L’Élite des chauffeurs de bus de Jouy-en-Josas, du Mouvement contre les types d’ailleurs de Saint-Claude, des Anti-gourous de Lacan (empêcheurs de randonner en bonds) de Kourou et bien sûr des Sueurs d’Antibes.
    Tous membres de la Secte des Nains et gardiens du Temple auquel ils vouaient un culte sans bornes dans le cadre de la Fédération du Culte sans bornes.
    On n’avait pas omis d’inviter le Général et Madame ; on avait par ailleurs pris soin d’éloigner discrètement Culculine, la bouillonnante et imprévisible épouse du Président, Monsieur D’Ancône.
    Culculine était une callipyge métisse caribéenne. On la soupçonnait d’errer à poil et d’avoir des sympathies pour cent mille Grands même si à ce propos les opinions divergent encore.
    Était-elle une Nainphile ou une Nain fausse qui flirterait avec l’ennemi : les Nus et petites pépées de chez les Fessus du camp naturiste des Grands ?
    Les discours du Commandeur Maçon, du Président D’Ancône et de Madame Amazone la Chargée de Symbole, furent de purs modèles de rhétorique d’intronisation.
    Le Grand Gourou Commandeur, se haussant du col avait déclaré :
    “ Ray, je vous interpelle par rapport à quoi devoir faire quant au contenu des désirs de la Secte des Nains, à savoir que votre mission est un full time job de Prophète Chef de Bocal. Je vous ordonne de le gérer comme un pôle de non-excellence et d’éradiquer toute forme de modernité par rapport à une réalité que nous souhaitons voir émerger vers une disharmonie d’alliance avec les Grands du Club Merde ! "
    Le Commandeur se démarquait par son langage qui était nécessairement abscons, le Commandeur était un authentique Commandeur !
    Le Président, grimpé inopinément au balcon, bras levés, avait sobrement hurlé en bombant modestement le torse :
    ” Mecs si cons, Mecs si cons,
    marchons nains dans les nains
    pour que règne l'ordre et l’orthodoxie
    de Dunkerque à Papaïchton,
    niquons les Grands à l’imagination débridée, sus aux audaces ! ”
    Le Président Maçon avait fait sobre et franc, le Président était un vrai président ! Tous avaient alors psalmodié avec des vibratos : “ Que vive Ray, vive Ray pour que vive la pleine Norme morne! ”
    Morne psaume interrompu soudain par des gémissements déchirants et présidentiels : Monsieur s’était blessé en sautant de sa loge, les Humanoïdes Associés du service d’ordre avaient dû faire diligence afin de transporter Monsieur Maçon chez le masseur.
    L’homme de main, Calin Sbire, bien qu’il fût Nainphobe, l’avait illico soigné par un échange de gestes tendres et par chromothérapie après lui avoir demandé sa carte bleue.
    Calin Sbire, Don kiné de la Manche, savait qui il était et désormais plus rien ni personne ne pourrait perturber une vie qu’il consacrait à redresser les dos et les torts.
    Il détestait l’injustice de la philosophie minimaliste Naine et se répandait jour et nuit en monologues polémiques argumentés et graves. C’était avec la défense du Carême, l’un de ses chevaux de bataille en société...
    En privé, il ne suçait pas que de la glace, le masseur était un désopilant noceur et préférait la monture d’Amazone qui le lui rendait bien, malgré son statut d’Égérie des Nains...
    Le monde est petit, la chair est triste et faible, une dualité qui troublait Calin.
    Ray était passé du stade de la morosité au franc contentement de soi, sans exulter, c’eût été inconvenant, du reste avait-il exulté un jour? Il avait interrogé les cartes à ce propos ; le maître à penser Éric Ésot lui avait dit: “vous êtes un type banal et lâche, inapte au bonheur et vous n’en avez pas ! ” cela l’avait rassuré.
    Quant à Line Amazone, elle avait construit en catimini, car elle cachait ses engagements au masseur mais pas son sein solitaire... elle avait donc construit son long florilège sans relief comme un fleuve sans sauts, pâle copie d’une allocution de l’Universitaire Jean De Peu, avec pour seule vague une vague de démoralisation.
    Elle avait notamment fait l’éloge de la Grande-Peur-que-le-ciel-nous-tombe-sur-la-tête, l’apologie de l’Être Falot et qualifié Ray de “Chef Nain le moins-bandant-culturel”. Elle était un peu courte Line.
    Cela avait eu pour effet de faire sourire Culculine ; elle avouait à qui lui prêtait au moins une oreille, que si son sot d’homme à la sexualité mal définie, était membre du Culte sans bornes, elle préférait les membres du Culte sans but.
    La rumeur avait d’ailleurs fini par arriver jusqu’au Palais et jusqu'aux oreilles du franc Maçon.
    À présent, l'usage exigeait que Ray, une fois intronisé Chef de Bocal, prît la parole... En dette de sommeil, paniqué, transpirant comme l’adepte moustachu Sueur d’Antibes, il avait lu d’une voix mal assurée :
    “Je me demande si je n'ai pas encouragé un certain nombre de personnes à me traiter comme un brillant saltimbanque, un génie créateur et libéré... un Grand...”
    Le feuillet lui en était tombé des mains, évidemment il ne s’agissait pas de son texte, on lui avait substitué un brûlot, c’était un coup des Grands, un attentat culturel !
    C’était plus qu’il ne pouvait en supporter et Ray avait fait sur le champ une dépression nerveuse.
    Du coup, les allocutions avaient pris fin et la voluptueuse Culculine avait soupiré d’aise et pris immédiatement la lumière et moultes verres en l’absence de son époux et au grand dam du Commandeur.
    Culculine D’Ancône sans son homme était peu économe de son âme : la félonne était bien une Nain fausse!
    Stimulée par l’alcool, elle avait songé en observant malicieusement la perfide Amazone, au fringant et disert Monsieur Sbire et avait projeté quelque scénario de soins pressants...
    Par chance, il ne subsisterait pas de traces de la Cérémonie malgré la présence d’un duo médiatique de choc.
    Le journaliste Jean-Philou Pire, soupçonné d’être un Grand comme sa plume - il ne se consolerait jamais d’une vocation manquée d’échotier à Cayenne - était en compagnie de Jack Hard, fils caché du Professeur et de Lolo Ferrara et artiste protéiforme en même temps que Chargé de Mission en audiovisuel à la Secte des Nains.
    Le premier avait égaré sa plume de Sergent Major sur le bar d’un estaminet, d'ailleurs il était fin soûl.
    Le second avait, au mépris des lois du genre, osé un plan séquence de trois heures dont il eût tiré quelque juste fierté s’il n'avait oublié de mettre une cassette dans l’appareil.
    Bien que coutumier du fait, il avait été très affecté par ce nouvel échec de sorte qu’il en avait fait, lui aussi, une dépression nerveuse dans la cour.
    Cela avait consolé Ray de son propre fiasco. Le film était destiné à son épouse demeurée sur son lit d’hôpital après une vingt-quatrième intervention chirurgicale oiseuse exécutée sommairement pour son bon plaisir.
    Les Fédérés du Culte et les personnalités avaient fait profil bas comme le veut l'usage et avaient trinqué avec le nouveau Chef de Bocal dépité.
    La clairette de Die était insipide, le Mal était partout et Ray, après avoir jugulé pour toujours sa libido, appris à respirer à l’économie, à manger mal, à renoncer à voyager en train, en bateau, en avion, s’était promis de ne plus blanchir ses nuits, de se garder des frères Adeptes de la Secte et de vivre caché au fond de son Bocal en entretenant jalousement sa sinistrose.
    C'était un nouveau jour sur la terre, le soleil triompherait du brouillard matinal, Radio Lolo l’avait annoncé dès six heures.
    Aux infos : le cyclone Mitch venait de dévaster l’Amérique Centrale, Jean Marais était passé de vie à trépas, le petit chat de la voisine...
    La journée ordinaire de Ray commençait mal, donc bien...
    Au-dehors, un ciel de cendre faisait à présent la nique au bulletin météo et Ray ne prenait aucun plaisir à se nourrir d’un infect cocktail de saucisson, steak tartare et lard fumé arrosé de jus de banane.

    Cayenne, novembre 1998