Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

  • Jacques de La Grande Anse

    La Gde Motte blogj.jpg Jacques a la quarantaine et des brouettes. C’est un vaillant, un courageux, un vrai de vrai au boulot, pas un feignant le Jack comme l’appelle Lénine, son camarade syndiqué. 

    Vaillant, sauf qu’il a pris des congés de maladie pour la première fois de sa vie au grand étonnement de la patronne de l’entreprise de travaux publics qui l’emploie.

    Il l’aime sa ville de la côte. L’Anse du Levant si mâle, celle du couchant si femme, toute en courbes. Balèze, trapu, il est le roi du tracto-pelle et la ville nouvelle lui doit beaucoup.

    Ouvrier, il l’est et militant qui plus est... enfin, il suit les consignes de Lénine et à la CGT on rigole pas lors des manifs, les lepénistes de la ville ont intérêt à ne pas mettre leurs Chihuahuas dehors ces jours-là et les plaisanciers à mettre les voiles et fissa ! Ils enragent, les prolos, de devoir entretenir les quais qui conduisent ces marins d’eau douce à leurs superbes bateaux. Les rupins, ça leur fiche les boules. 

    À la nuit tombée, il lui arrive de sortir de son studio-cabine pour flâner en catimini sur ces mêmes quais et de bader les yachts. Il irait volontiers à leur bord, pas pour vivre le grand large, non, non ! Juste pour se payer une virée en Méditerranée et surtout pour glander sur le pont, entouré de play-boys et de super-canons à demi nues. Il les envie ces filles carénées comme Pen Duick.

    Un de ces soirs, incognito comme à son habitude, il tomba en pâmoison devant un yatch sur lequel on donnait une fiesta. Il ne put s'empêcher de déclarer à haute voix ses fantasmes de luxe, de voiles et d'accastillage en tout genre. Indifférents à sa verve, les superbes créatures continuèrent à festoyer bruyamment comme si de rien n'était. En revanche cela interpella Lénine qui collait des affiches dans les parages. Il s'apprêtait à dégainer son credo anti-capitaliste archi-rôdé et polymorphe à l'adresse de l'impertinent quand il reconnut la voix du Jack. Abasourdi, Lénine agonit son camarade syndiqué, le traitant de « trans », de transguge quoi. Lui Jack, accusé d'être un trans-fuge !

    Cela ne pouvait plus durer ainsi, il devait assumer son penchant pour la voile, les sauteries crapuleuses et le reste, s’adapter, avouer que souvent il voudrait être un autre. Pouvoir se pavaner sans vergogne sur le pont d'un bateau, se marrer, draguer, picoler des Pink lady tout en arborant enfin son élégant fume-cigarette qu'il n'osait utiliser à la ville.  

    A partir de l’incident du quai, Jacques mit tout en œuvre pour ce nouveau but et c’est à ce moment-là que le vaillant ouvrier surprit sa patronne en lui adressant un arrêt de travail de 15 jours. Après quoi, il piocha dans ses économies pour transformer sa vie en 2 semaines. Les 2 semaines écoulées, la veille de la reprise du turbin, il obtint un rendez-vous avec une patronne médusée. C’est Jacqueline qui se présenta à la direction de l'entreprise de travaux publics en bas résille, mini-jupe et décolleté bateau. 

    - Eh ben voilà, je me suis fait mettre les seins ! Le bas, je l'ai gardé, je suis trans-genre, trans quoi ! 

    La patronne eut quelque mal à contenir un fou-rire. Magnanime, elle ne lui fit pas la remarque qui tue et s’engagea à faire taire toute raillerie en négociant auprès de Lénine un pacte de non-agression. 

    Pour sa part, Jacqueline promit de « pas les montrer, les seins ! ». Au boulot il serait Jack en bleu de travail. À la nuit tombée, elle serait enfin la reine des soirées des Yachts de croisière de La Grande-Anse. Pas genre mignon en jupons non ! Carénée comme Gina Lollobrigida ou Madonna, maquillée ivoire ou platine selon l'humeur, à géométrie variable quoi ! Et toujours brillant aux lèvres, pailleté et bas résille, perchée sur des talons et du monde au balcon, la vraie drag-queen des ponts quoi !

    Le contrat fut si bien respecté que pour le 1er mai, Lénine au nom du Comité d'Entreprise, lui offrit sans sourciller Hanami d'Annayaké, un parfum au muguet.

    Montpellier 2008

  • La Boulangère de La Nouvelle

    Nouvelle...

    Mafate auréolé blog.jpg

    Nul doute, elle venait bien du midi de la France, de Nîmes précisément. Elle avait transformé la petite case du cirque, faisant office de boulangerie pour les villageois et de salon de thé pour les randonneurs, en une case coquette, de celles qu'on peut voir du Pays Basque au Brésil, des Pays Bas à la Réunion avec ses petits rideaux vichy aux fenêtres et ses napperons sur les tables. Mais n’allez pas croire que la drôlesse ne veillait qu’à ce petit intérieur. Sitôt qu’on le pénétrait, cet intérieur, on n’avait d’yeux que pour elle, ses cheveux de la ville, traités d’un élégant auburn aux reflets moirés flamme. Ses paupières aux longs cils. Sa taille fine qui s’élargissait sur un bassin frétillant... Bref, c’était une beauté citadine, perdue au fond du fond de Mafate, une Bernadette Lafont qui chantonnait, une clope dans une main, l’autre main arrangeant tantôt un bouquet sur une table, tantôt une mèche folle sur son front haut. Car elle avait du front la Bernadette, du répondant, de la verve. C’est qu’elle avait un certain âge, quarante, cinquante ans ? Comment le savoir ? Il ne paraissait pas, sauf la pointe de malice du " holà bijou, j'suis pas née de la dernière pluie ! "

    Un coup d’œil par-dessus son épaule et, derrière le comptoir en bois sombre, on apercevait son homme, le boulanger. Un type simple, un boug' natif du cirque, probablement. Visage hâlé, parole courte, il pétrissait. La belle et la bête ? Non, il n’était pas bête, un brin bestial mais pas idiot, simple, ce qui est très différent. Même le torse nu devant le four à bois, il semblait habillé par elle.

    J’ai connu la même femme, peintre à Pézenas, potière dans les Cévennes, dans un bar à Montpellier, à la Feria de Nîmes ? J'ai même croisé la vraie Bernadette Lafont lors de mondanités cinématographiques. Ici, notre Bernadette, ce n'est pas la Croisette qu'elle avait investie mais La Nouvelle dans le trou de Mafate, si loin des fastes de Cannes. Elle s’attablait pour faire les comptes, affichant un air ténébreux. Toujours. Un bouleversement de plus pour le boulanger, elle lui faisait sa gestion carrée. Ils allaient pouvoir transformer la boutique très bientôt.

    Certes elle ne montrait pas ses jambes Bernadette, sans doute fuselées. Dans la vasque géante du cirque de Mafate, ce n’était qu’elle. D’ailleurs il ne me fut pas nécessaire de mater ses gambettes pour tomber raide. Je l’ai vue à chacune de mes virées dans le cirque, appelant à chaque fois son regard. En vain ? Allez savoir. Je ne le saurai pas et ne pourrai plus le savoir jamais.

    Un jour maudit où elle partait faire les emplettes de la semaine à Saint Denis, ville qu’elle aurait dû toujours fuir comme elle l'avait fait en quittant Nîmes, elle périt dans l’hélicoptère fracassé contre l’immense paroi rocheuse dominant le village de La Nouvelle. Le boulanger était sur la terrasse, à la regarder s’envoler, il sentait encore son parfum affolant. Il est donc devenu fou, hurlant devant les fumées qui montaient d’un trou dans la montagne.

    Les gens de la Nouvelle se sont mis à faire leur pain eux-mêmes, pendant de longs mois. A présent, si vous faites une rando à Mafate, allez donc acheter une baguette chez le boulanger voir comment il s’est remis à la tâche. On dit que la nuit, la Bernadette revient, mais il n’en dira jamais rien. On murmure qu'il passe des nuits incroyables et au matin, ses yeux cernés, son air satisfait, inquiètent les villageois. Est-il vraiment sorti de son douloureux deuil ? Son regard étrangement jubilateur lui donne un air équivoque, suspect. Bien sûr, il a repris femme pour rassurer le monde, mais la nuit, son corps, son âme, si l’âme existe, son esprit doivent jouer encore avec sa Bernadette qui l’a lâché un matin dans l’accident de l’hélico. Et il ne viendrait à l'idée de personne de le questionner, d'ailleurs quand il pétrit, il affiche un air ténébreux...


    St Denis 2007/Montpellier 2009