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  • Esthétique de la violence

    Le monde est merveilleux et horrible. L’esthétique nous aide à nous émerveiller et nous permet de regarder l’horreur (Edgar Morin*). Il existe une esthétique de la violence, des oeuvres à l'effroyable beauté, tel un oxymore

    Picasso dans son Guernica figure des êtres torturés, amputés, disloqués pour dénoncer l’infamie allemande. Sa fresque géante nous bouleverse et nous émeut au-delà des mutilations par la force de sa composition, l’autorité de ses lignes, l’ascétisme du monochrome qui en font une oeuvre esthétique.

    La photo de GAMMA nous donne à voir la douleur de la mort, la souffrance due à la guerre du Kosovo mais séduit tant elle est proche des codes de la peinture flamande par sa lumière, ses couleurs et sa composition. L’horreur et la beauté s’y côtoient.

    La beauté de ces œuvres inspire l’horreur de la manière la plus efficace. 

    VISA pour l'image de Perpignan, Images Singulières de Sète à un degré moindre, offrent un concentré de cette ambivalence que d'aucuns ont du mal à supporter.

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    *Entretiens avec Nicolas Truong (Stéphane Hessel/Edgar Morin)

  • Le photographe et l'orpailleur (°)

    Soirée Beaujolais Nouveau, je trimbale ma carcasse au Harry’s Bar, dans le centre de Cayenne. Il y a là quelques groupes de clients et à l’écart un type de la quarantaine, costaud à l’air sympathique, il montre une photo et s’adresse au patron :

    «  Tu n’aurais pas vu ce chat dans le quartier ?

     Eric fait non de la tête et me lance :

    - Guy, une Leffe com d'hab ?

    - Beaujolpif, je sacrifie au rite.

    
- Il a un goût de fruits rouges cette année, pas mauvais. »

    Je tente de me mêler à la conversation entre Eric et le gars qui cherche son chat. Le raccord se fait à propos de photos. Le gars ne cause plus du tout de son chat dont il tient toujours le portait en noir et blanc dans une main, mais d’un artisan qui lui a saboté l’encadrement de ses photos. Je lui indique une bonne adresse et de fil en aiguille, il en vient à me raconter sa vie.

    Il est photographe mais en Guyane il a troqué ses appareils pour la batée, il est orpailleur. Il me dit appartenir à une troisième génération de photographes.

    « Vos aïeuls ont donc débuté avec l’invention de la photographie, lui fais-je remarquer.

    - C'est vrai, l’un d’entre eux a même fait un reportage en Argentine avec un équipement invraisemblable. »

    Sa vocation d’orpailleur lui était venue à la lecture de Jack London, il avait eu dès lors une seule envie, l’aventure du grand Nord Canadien, le Klondike. Hélas il avait dû y renoncer faute de moyens. 

    « J’ai abandonné l’idée de l’or et me suis installé comme photographe en Bretagne, chez moi. »

    L’or, vieux rêve des hommes qu’une bonne fée allait lui permettre de réaliser en partie. « Il y a 15 ans, un ami débarqué en Guyane, m’a fait savoir qu’on y cherchait de l’or et m’a poussé à m'y installer, il m’y aiderait. » 

    Enfin la possibilité de revivre la ruée vers l’or, son Klondike sera l'Amazonie. Voici comment Christophe qui n’avait pas selon moi la gueule de l’emploi, se retrouva en Guyane, en Amérique du Sud, pas si loin des mythiques Incas, sur ces terres de l’or par excellence. Il dut remonter l’Aprouage en pirogue dans la moiteur insupportable et sous le déluge équatorial, pénétrer les tranchées sauvages pour parvenir à une crique. Sous le toit obscur des arbres gigantesques, il emprunta un layon ténébreux qu’il fallut ouvrir à la machette, avant d'arriver sur le site d'orpaillage. Il y vécut seul dans un carbet spartiate, sous une toile cirée mal tendue qui le protégeait à peine des averses aux grondements tout aussi forts que les chutes du Niagara. Accablé par la chaleur, la tête pilonnée par un charivari de sifflets d’oiseaux, de cris de grands singes, perturbé par le fracas d'arbres qui s'abattent, il ne dormait que d'un œil dans un hamac qui sentait le moisi. Non loin des campements des clandestins brésiliens avec lesquels il but quelques fois un peu trop de bières et de Cachaza. Il chercha sans répit la poudre au fond des cours d’eau, secouant la batée mécaniquement à longueur de journée, le regard plongé sur le tamis pour débusquer quelques grains de métal jaune. Malgré l'enfer, le travail éreintant payait, le métal précieux abondait, si bien que les affaires prospérèrent rapidement. Mais notre homme avait la bougeotte.

    « Pas trop mal le Beaujolais mais bon… deux Leffe Eric, s’il te plaît ! »

    Mû par l'esprit d'aventure et à la faveur d'une rencontre amoureuse, il partit pour le pays de sa dulcinée, le Venezuela. Il y vécut de petits boulots sur lesquels il ne s’étend pas, s’y maria, eut un fils, divorça. Après quoi, il se retrouva sans 1 Bolivar en poche.

    « Et là, je reviens à Cayenne et me voilà barman à La Croix du Sud. » Le temps de se refaire et le voilà reparti sur les fleuves aurifères. Il s’interrompt, tend l’oreille en direction d’un groupe jovial, je l’imite discretos. « La plus petite unité de longueur ? Le millimètre ! De poids, le milligramme ! Et la plus petite unité de mesure de connerie ? Le militaire ! » Sortie Métros-bistro-macho, blagues limites, foot, gonzesses. Confirmation, je préfère la compagnie des femmes. Reste que je ne suis pas en train de causer à une lady mais à un type, lui n’appartient pas à la catégorie des mecs gras d'à côté. Sa discrétion, sa pudeur rendent crédible l’extravagance de son itinéraire.

    Le fric revient avec l’or si bien que quelque temps plus tard, l’aventurier retrouve son job de photographe et part en Inde pour y effectuer un reportage en free-lance dont il ne me livre pas le sujet.

    Sony Rollins, la bière, le confort climatisé du Pub pour un rêve debout ou mieux accoudé au comptoir. J’ai l’impression de bavarder avec un personnage romanesque bien que son air débonnaire ne colle pas à l’image de l’orpailleur fruste et guerrier, cuir tanné, cuivré, portant les stigmates de l’aventurier. Bien que je le voie davantage rêveur que chercheur d’or, j’entrevois la métamorphose du photographe, en contretype se profile l’orpailleur.

    Après l’Inde, l’Afrique à fleur de peau. La Côte d’Ivoire, le photoreporter y fait un long séjour. Du reportage, pas plus que pour celui de l'Inde il ne dit mot et c'est avec la nostalgie de l’amoureux de ses femmes qu'il évoque le pays. Ses femmes superbes et accortes, précise-t-il. Il regagne la Guyane pour l’or.

    Je suis curieux d’en savoir davantage sur cet univers sans loi, sur les règlements de compte, les meurtres ordinaires. « Parlons-en des orpailleurs, le mythe du Far West, les gueules patibulaires, le rhum bon marché, les putes, la violence, y’a de ça mais dites-vous bien que c’est d'abord un boulot, bien sûr très rude, plus encore pour les clandestins, mais que le milieu de l'orpaillage est exaltant. Oui les mecs sont tous des durs à cuire, à vingt-cinq ans ils ont déjà vécu des trucs pas possibles, ont bossé le plus souvent coupés de tout pendant des mois, ont buté ou vu des types se faire buter. Au Brésil, pour une femme ou des pépites, ça rigole pas mais ils sont réglos les garimpeiros. Ils obéissent à un code d’honneur. Alors, quand ils débarquent à Cayenne, ils picolent évidemment, parlent fort et parfois se battent, mais toujours entre eux.

    J’évoque alors un épisode chaud, vécu dans un restaurant de Cayenne. Trois garimpeiros y font irruption, l’un tient un fusil qu’il braque en direction du bar où je sirote un ti-punch. Moment de panique, je n’en mène pas large et transpire à grosses gouttes malgré les ventilateurs. Tandis que son mari ventripotent est au bord de l'apoplexie, la patronne, une Brésilienne menue et d'âge respectable, surgit de derrière le bar, fonce sur le gars, se plante face à lui et lui ordonne de jeter l’arme sur le tapis vert du billard qui trône au milieu de la pièce. Il s’exécute fissa et sans mot dire le braqueur d‘opérette, et disparaît avec ses acolytes aussi vite qu'il était entré.

    Les pépites à nouveau, à nouveau Caracas, son fils et le projet d’acheter un bateau pour faire un business de croisières sur Saint Vincent, Sainte Lucie, La Barbade. Christophe, c’est son prénom, finit par trouver un associé et voit la vie en or rose. Pendant des mois, il effectue des va-et-vient entre Caracas et Cayenne. Mais le projet de croisiériste s’avère vite complicado et les deux compères s’associent à un troisième afin de réunir les fonds nécessaires pour mener à bien l’affaire. A ce moment, Christophe se tourne vers Eric qui n'a pas perdu une miette de son récit. « C’est pas vrai tout ça, je raconte pas de conneries, hein ?

     - Je confirme, grogne Eric sous sa moustache de cosaque.

    - Attendez la suite. »

    Et la suite ne me déçoit pas, c’est coup de feu sur Caracas. trois heures du matin, le premier associé fou furieux, fait une descente à l’hôtel où loge Christophe. Il s’emporte car il vient d’apprendre dans un tripot que le troisième homme, choisi par Christophe, avait fait de la taule pour trafic de drogue. L’alcool aidant, les insultes font place aux reproches et tout l’hôtel se retrouve dans le couloir pour assister au pugilat qui fait voler en éclats la belle entreprise. « Il m’a cassé la gueule, en même temps, il m’a rendu un sacré service. L’autre était bel et bien un malfrat qui s’était payé ma tête et qui aurait fini par nous escroquer. »

    Il me fait partager sa soif de vie d’aventurier avec passion. Son élocution modérée se brise et son débit devient saccadé quand il relate ce fiasco. Adieu bateau, Antilles, fortune. Ruiné, il traîna à Caracas deux années durant, dans une pension sordide des bas-fonds, se nourrissant en faisant les poubelles. En deuil de ses mortes chimères, il passait des heures à errer dans les ruelles grouillantes autour du Mercado Central, les gens lui faisaient l’aumône. Il finit par être adopté par une sirène de Ciudad Bolivar. Miracle, la môme l’installa avec elle dans une pension pour filles et le choya si bien qu’il se refit la cerise. Il put ainsi revoir son fils et travailler pour le compte d’un patron androgyne qui organisait des circuits touristiques sur l’Orénoque. Quand il eut de quoi payer un billet d’avion, il revint en Guyane où il reprit ses activités d’orpaillage et de photographe. Il devint directeur d’exploitation d’une mine aurifère située non loin de Cayenne, vers Roura. Il loua un appartement à deux pas du Harry's entre la rue Schoelcher et la rue Lalouette, y aménagea un labo et un studio acheté d'occasion en métropole, s'équipa d'un reflex et se remit à la photographie.

    C’est quelques années après que je le rencontre, le 15 Novembre 1998, soir de Beaujolais Nouveau au Harry’s Bar, alors qu'il cherche son chat Pépito. Son chat dont il a exécuté en studio, dans un superbe noir et blanc, le portrait qu'il exhibe désespérément. Son chat, son unique compagnon auquel il tient plus qu’à la prunelle de ses yeux. Son Pépito pour lequel il offrira à qui le retrouvera, tout l'or de sa mine et le portrait encadré, tiré sur papier doré.    

     

    Cayenne, 20 novembre 1998 / Guzargues 9 mai 2013