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  • Mode

    Je m’appelle Mode. Normal, je suis fille légitime d’un couple de marchands de fringues. Quand ma mère est tombée enceinte, elle a fait un pèlerinage aux Galeries Lafayette. Elle s’y est aspergée du dernier parfum de Chanel.

    Je suis née parfumée et à peine jaillie de ma mère, je me suis parée d’un super accastillage à faire tomber le curé qui me caressait au prétexte de me baptiser en se pinçant le nez et en débitant des balivernes.

    Sorry, moi non plus, j'ai senti que je pouvais déjà pas te piffer mon père pépère, tu parles ! D'ailleurs ça a été la première et la dernière fois que je mettais le nez dans tes églises.

    J’ai compris que j’avais échappé au premier bobard et bien pigé comment les petits pères faisaient prospérer leur boutique cultuelle en invitant les brebis à s’y modéliser… D’accord, je récite mais t’endends bien, mon faux père : mo-dé-li-ser.

    J’ai balancé mon soutien-gorge dans tes psaumes à deux balles et entrepris de me lancer dans les bonnes affaires. Moi, Mode, j’ai embobiné mon prochain tout en l’aimant beaucoup moins que moi-même.

    J’ai orchestré le marché, accoutré mes petites sœurs d’uniformes en les rendant accros aux tailles basses et en leur faisant croire à la jeunesse éternelle. Carpe diem. Amen la monnaie.

    Comme toi, mon père, avec tes cathédrales et tes prêches, j’ai capté le malaise de ma concierge et j’ai récupéré l’émancipation de tous les JE avec les téléguides du sur-mesure de masse.

    Tu vois curé, on a passé tous deux notre temps à niquer nos brebis et je veux toujours rien savoir de ton paradis. Et je sais que si j'ai gagné un max de blé, je connais à présent l'enfer.


     Cayenne 2002

  • La photo manquée - Maripasoula

    À chaque voyage sa photo manquée, où que ce fût, quel qu’en fût le sujet, c’eût été la plus belle, la plus forte, la plus difficile aussi.

    Maripasoula, quelque part dans l’ouest guyanais, à la frontière du Surinam.

    11h, le fromager tristounet, à l’écorce de peau d’éléphant, m’abrite du soleil. Accroupi à son pied jonché de canettes Heineken, j’attends une place dans une pirogue. Chaleur.

    La voix d’un journaliste surgit d’un des quatre auto-radio du village:
    " Des millions de français sont devant leur écran bleu... La gueule des anglais " ... Et moi et moi et moi avachi sur les berges du Maroni qui ai préféré l’aventure à l’inéluctable défaite française.
    Une négresse Boni dissipe mon regret de ne pas voir le match : immergée jusqu’à mi-mollet dans le rouge-brun du courant paresseux, courbée à l'équerre - position orthodoxe de la lavandière du fleuve - elle s’offre mpudiquement en spectacle.

    Mon but : glisser jusqu’à Papaïchton-Pompidou, à une heure de pirogue de là. L’interminable attente passe inaperçue tant la langueur accable les gens occupés à ne rien faire et ralentit les gestes des seuls actifs, les piroguiers bushinengés ou brésiliens.

    Enfin une pirogue, partagée avec quatre métros. 800 F, “ esta bon “, rendez-vous avec le brésilien dans deux mi-temps de rugby. Je fonce chez Dédée, tenancière de l’épicerie-boui-boui : France-All-Blacks à Maripasoula... Malgré la déconfiture annoncée ça ne manque pas d’allure ! L’exaltation retombe quand on m’explique qu’on ne reçoit pas TF1 à Maripasoula.

    Déçu mais pas vaincu... je flâne dans les rues de terre pentues , je marche devant moi, libre, l’oeil passé au papier-verre, prompt à débusquer l’image.

    De retour à l’embarcadère à l’heure dite, personne, pas trace de métros ni de takari brésilien.
    L’attente à nouveau, à nouveau sans fin.

    J’observe le manège d’hommes chargés de packs de bières s’entassant dans leur frêle esquif.
    Un jeune Boni, boule à zéro et bec doré, m’invite à les rejoindre : c’est non à la pirogue ivre qui
    finit par s'ébranler au rythme des tambours : instant magique.

    Depuis un moment, intrigué par le va-et-vient des pirogues et les ablutions des indigènes, je m’oublie et le Maroni m’aspire dans son immuable et impétueux courant drainant la vie sur plus de 300 km jusqu’à Saint Laurent. Silence le monde.

    Plus de France-All-Blacks, que de l’Amazonie : l’Aloukou ou le Taki-Taki. Là-bas, dans la rue centrale, piste de latérite, une femme apparaît, elle semble handicapée, sa silhouette diaphane à la démarche gauche mais fine s’avance dans la trouée exubérante de la végétation.

    Très vite, je me rends compte qu’elle porte une jeune enfant.
    Zoom avant.
    Elle : si noire dans une robe trop noire qu’éclaboussent des lapis-lazuli largement cerclés d’or, un sourire radieux et de grands yeux éclatant d’un bonheur évident, simple comme la vie qui l’entoure.
    La fillette : je ne vois que sa robe, rouge vif tacheté de blanc sur le noir d’ébène de sa mère, ses nattes multicolores et sa dentition éblouissante.
    Toutes deux inondées de soleil, inondées de nature : les capter sur l’ocre rouge de la piste et sous
    le vert-bleu de la forêt : léger zoom arrière, Ektar 50 pour le concours PHOTO. Mais je n’ai pas shooté
    alors que tout y était...

    Le lendemain contre toute attente je me retrouverai à Elahé chez les Indiens Wayana à trois heures en amont de Maripasoula et j’apprendrai par l’homme qui le tient de l’homme qui connaît l’homme qui a écouté Radio France International que le monde de l’ovalie bleu-blanc-rouge, comme le drapeau de la gendarmerie fièrement dressé face au Surinam, avait triomphé du monstre Néo-Zélandais...
    Au diable le match ! Mon unique regret est de n’avoir pas shooté alors que tout y était...