09.11.2007

L'imposture (en chantier...)

Vingt heures, ça tombe dru depuis cinq ou six jours. « Avis de fortes pluies, évitez de vous déplacer, les radiers vont gronder ». Certes le cyclone est passé au grand large mais en cadeau, il a drainé l’ennui. Il eut alors l’audace de l’inviter à dîner.

Depuis le coup de fil d’hier, il n’avait qu’une idée en tête, se retrouver avec elle. A présent installé à l’abri sous les arcades de la terrasse du Coconut’s, face au théâtre, Il sourit en jetant un œil sur la carte, on y voit le maire socialiste actuel de San Pelé et ses adjoints faisant ripaille des spécialités de la case, la fricassée de kangourou et la morue-a-braz. Peu lui importe le menu, ce soir le bonheur n’est pas attendu dans l’assiette.

Il ne l’avait vue qu’une fois lors du vernissage d’une expo collective d’artistes contemporains. Cela avait eu lieu dans un château décrépi flanqué d’un jardin qui fut grandiose. L’Association y avait installé des œuvres et dressé un bar spartiate, chips et rosé basique à volonté. Une réception de pauvres organisée par des riches. Comment ne l’aurait-il pas vue ! Il observa chacun de ses mouvements. De silhouette fine, moulée dans un jean, élancée, agile, elle se déplaçait avec grâce autour des sculptures environnantes. Elle les éclipsait, Odalisque contemporaine, l’oeuvre c’était elle. Embrassez-moi Lola, je vous tutoie et t'épouse.

Au Coconut’s, Rosemine la serveuse était accourue pour l’accueillir, Kiki la patronne aussi. San l’élan toutefois dont elle était coutumière, visiblement contrariée par sa longue désertion des lieux et ne comprenant pas qu'il ne retrouve pas sa place au bar. S’il avait choisi de rester sur la terrasse c’était pour s'épargner les retrouvailles bruyantes de ses potes ancrés au comptoir.
Du Coconut’s il avait fait sa cantine quand il avait débarqué à San Pelé. Une sorte de cour des miracles, le vendredi surtout. Le Coconut’s ! Kiki, Manu, Jack, René, Eve la baroudeuse et des vagues de clients d'un soir, de tous âges, toutes origines. Un théâtre de vies en fondus enchaînés, déchaînés ou en cut comme le soir où des orpailleurs et leurs acolytes firent irruption. La bagarre de saloon fut évitée de justesse par la seule Kiki dont on eût pu craindre que la moindre brise ne l'emportât. Elle se saisit du fusil posé par défi sur le billard, vira les intrus manu mililtari avec l'injonction de ne plus jamais remettre les pieds dans son établissement !

La couardise dont il avait fait preuve, lui comme les autres, était telle qu’il en avait eu honte. C'était la raison de sa longue absence.

« Un rhum, Rosemine, s’il te plaît »
- C'est bon ça, comme d’hab. alors !
La pluie dégoulinait des gouttières, battait violemment les colonnes vermoulues du théâtre et laminait la rue.
La ponctualité n’étant pas la vertu première de la région, il pouvait bien patienter, ivre de sensualité ambiante et de Ti- punch généreux, au rythme d'une Rumba.

Day-o, day-o

Day, me say day, me say day, me say day
Me say day, me say day

Odeurs, couleurs, saveurs du rhum aidant, il se mit à dessiner avec un vieux bic des mosquées en veux-tu, en voilà... des mosquées ! Pour les courbes des coupoles sans doute. Jusqu'à être gagné par le besoin de pisser.

Comment s’arranger pour glisser discretos jusqu’aux toilettes ?
- C’est pas comme ça que ça se passe, on salue les potes primo, lui assène Jack, d’une tape affectueuse sur l’épaule.
Jack cultivait une supposée particule qu'il faisait claquer avec son titre d'avocat. Maître Jack Dubidule faisait équipe avec René, un confrère du barreau de très loin son aîné. Devenu avocat après avoir été comptable au Zaïre, René la soixantaine élégante et burinée, procédait chaque soir à un rituel de concertiste. Il commençait par refuser l’apéro, concédant piano piano un galopin, pas deux. Puis moderato à table picolait un demi-litre de vin, puis deux. Il finissait andante forte à 1h du matin au Get, un, puis deux, puis trop jusqu'à tomber avec la ferme résolution d'en finir avec ces excès dès lundi. 


Kiki, en Shiva lyonnaise, servait les clients, tirait la bière, fumait, buvait la bière qu’elle tirait, accourait au moindre signe d’un client, refumait, causait, claquait la bise aux habitués et, les jours avec fleurs, accueillait en star la jolie Rosa. Rosa avait des activités professionnelles à géométrie variable. Si le marché se trouvait approvisionné en roses, elle était petite vendeuse de roses, elle en avait et le profil et le nom. Si le marché se trouvait n'était pas achalandé, elle recourait à l'alternative libérale à deux pas de là, sous les arcades du théâtre.

Les cimaises du Coconut's ne dérogeaient pas à l'ordinaire decorum des bars popus. Le poster noir et blanc des indiens voltigeurs sur les échafaudages New-Yorkais disputait la vedette à la photo couleur, bucolique à souhaits, du lac aux splendides reflets de cimes enneigées... Il remarqua cependant une nouveauté, la photo d'une bestiole bariolée.
- C’est Manu qui a ramené ça de Camargue, lui dit Kiki, attentive à son regard et fière de son cadeau.
Manu, un Breton au cœur énorme, organisateur en chef de concours de pétanque et bien sûr grand buveur.

Enfin, son Odalisque surgit comme un zébulon sur la terrasse.

A ce moment du récit, il s'interroge (d'ailleurs, est-ce bien un récit, n’est-ce pas plutôt un catalogue de souvenirs enchevêtrés ?) et pense abandonner. Cette histoire n’a pas d’intérêt., « il y a des milliers d’écrivains, des milliers d’histoires dans les commissariats » disait, croit-il, Céline.
Catalogué râleur, s’il tente d’écrire, fût-ce un commentaire sportif, ce sera un brûlot, une critique de la société et de ses acteurs.
Le bonheur n’est pas sous ses doigts. La prose lénifiante de la béatidute à tout prix lui est aussi étrangère que tous les confessionnaux.
Vale, vale, l’important n’est-il pas d'écrire pour vivre 2 fois, pour être son propre metteur en scène, pour avoir la maîtrise d’un style qu’il est bien difficile de mettre en œuvre dans la vraie vie. Le style l’intéresse, le style. Quel style ? Le sien ? Il n’en a aucun. Tout au plus pourrait-il plagier de manière infantile ses écrivains favoris, s’essayer à de pâles variations sur des écrits de Garcia Marqués ou encore de Paul Auster… Les imiter, à leur insu. Ne pas les copier, ça non !
L’histoire est anecdotique, ce qui lui importe est de pouvoir dire au travers des personnages qui évoluent dans un cadre donné, cette ville tropicale, des choses qui le préoccupent, l'interrogent, concernant la philo, la religion, les arts, la politique, les culture, le désir... Le dire avec truculence, hargne, colère et surtout avec pas mal de légèreté et de drôlerie.
Ecrire pour transformer de vagues idées en mots ordonnées avec une petite musique qu'il aurait plaisir à interpréter… Comme un peintre du dimanche, en y mettant malgré lui (Blondin prétend que remplir une feuille de soins est un engagement personnel…) un peu de lui-même, pour écrire, finalement, un « truc » qui pourrait plaire à sa copine. Vanité des vanités, tout est vanité et poursuite du vent ...

A ce moment du récit ou de la rencontre sur la terrasse, il ne sait plus très bien s'il vit au présent ce qu'il écrit ou écrit ce qu'il a vécu pour le revivre. Il se tourne vers la rue presque déserte, son regard balaie les arcades du théâtre. Il ne lui offrira pas une rose ce soir. "Habemus Rosam", la fumée blanche du cigarillo l'annonce. Que lui importe qu’il pleuve à Rosa ou qu'on annonce un autre cyclone, tant qu’il y aura des roses et des hommes.

(à suivre)

La photo manquée - Kebili

À chaque voyage sa photo manquée, où que ce fût, quel qu’en fût le sujet, c’eût été la plus belle, la plus forte, la plus difficile aussi.
Sud Tunisien, un moment de répit que le voyageur, négligeant l’intempérie, met à profit pour s’engager hors de la piste.
Puis la tempête reprend de plus belle, insolent ce vent et brûlant, violemment sensuel aussi: il soulève sans ménagement l’arène ambrée dans la lumière éblouissante et férocement belle.
Essoufflé, maladroit, le voyageur s’avance en direction des dromadaires plaqués au sol, il vacille et manque de tomber, le souffle rageur gonfle son vieux gilet de reporter pourtant lesté par les objectifs photos et menace d’emporter ses lunettes noires; conquérant, il s’oppose avec force en s’inclinant vers l’avant et progresse à présent de profil.
- Juste un tour, Monsieur, pas cher!
- Je ne suis pas intéressé, répond-il, on n’y voit rien.
Le vieil homme enturbanné insiste: “oui bien sûr y'a tempête, moi te le fais pas cher, tu trouveras pas aussi pas cher, c’est com' si gratuit pour toi, alors Misieur au moins pour la photo...”
La photo...
À cet instant, le vent redouble de violence, fait plier les quelques palmiers, l’air devenu fou transforme le décor, change le sable inoffensif en particules agressives: limaille qui le lapide et mitraille son 24x36, ni clic, ni clac.
Par vagues successives les rafales le bousculent, il doit les affronter pour regarder le désert, cap vers l’équa-teur, la dune, les dromadaires striés, photo: deux, trois, traduire la situation, le mouvement, l’énergie au 15ème de seconde, rayer l’image, pas mal !
Plus loin, des silhouettes accroupies, blotties contre le mur, Arnaud, dos au vent, ébouriffé, bien carré sur ses jambes solides, résistant.
La violence des éléments n’est pas si hostile au fond, il prend dans la gueule leur harmonie furieuse; la grande lumière et l’ocre jaune éclatant enveloppent l’espace et le fascinent, soleil, vent, sable mêlés offrent leur passion furieuse.
Il n’est plus spectateur, le vertige de l’ivresse le saisit, il se voit dans le cadre, en savoure l’idée, il y a tout juste une heure, image dans l’image, un autre cadre, oeuvre d’art épurée, abstraite, en écho à une toile de Nicolas De Staël, à une photo de Franco Fontana, sublime paysage entre Tozeur et Kebili.
Bandes horizontales, strates de couleurs.
Ici : ciel gris, tons brun-chaud des sables soulignés par une saignée d’eau saumâtre rose-brun sur des vagues de sel blanchâtres, alignées.
Là : tons froids lumineux, gris-bleu rehaussés par la même saignée médiane, étonnamment bleu-turquoise, limpide ligne d’eau au-dessus de vastes taches de sel blanc d’argent, rebelles.
Immensité plastique du “Chott el-Djérid" habité d’improbables mirages.
35mm, bracketting pour assurer, f/16, f/8: quatre clichés.
La voix étouffée, happée par l’ouragan, le tire des tableaux de sable, l’homme au turban, chamelier-camelot, imperturbable bonimenteur, tourne autour de lui, recherche le bon angle pour mieux se faire entendre, gesticule...
Sous le regard aiguisé du “rapporteur d’images”, l’espace s’organise et c’est l’image offerte, un instant: le chamelier structure le rectangle un bras dans une oblique, l’autre à la verticale -léger bouger- gestuelle énigmatique de l’ordre du symbolique, présence d’un buste qui suggère une offrande, une oraison silencieuse: un rituel millénaire.
Premier plan nerveux.
Une paire d’yeux à peine visibles sous le turban flot-tant modelé par des noirs profonds et chauds.
Au fond, en direction de Tataouine, dans le contraste de la lumière crue qui aveugle, l’horizon incertain, ton sur ton, comme si le ciel était descendu à sa rencontre pour souligner l’amplitude du Sahara, comme pour nous
indiquer qu’au-delà de la dune ce serait le silence du mystère.
Et sur le sable griffé, gris lumineux juste un peu plus noircis, les dromadaires crayonnés au 8ème de seconde: estompe imprécise, sfumatura.
Voilà.
Et c’est Cartier-Bresson et Boubat, Le Querrec, Depardon, Salgado, tout y est, le sujet et le cadre pur, le graphisme et la lumière, bien au-delà du pittoresque, l’instant inoubliable: embrasant la photo, le méhariste pour touriste vu comme un marchand de rêves des hommes du désert... le noir chaud des étoffes, les gris éclatants des sables et du ciel confondus, la colère des éléments révélés au 8ème de seconde.
Le silence équivoque.
Image en noir et blanc, forte et belle, un instant possédée, l’instant décisif. Remords de n’avoir pas déclenché, pas même cadré alors que tout y était.

05.11.2007

Mode

Je m’appelle Mode. Normal, je suis fille légitime d’un couple de marchands de fringues. Quand ma mère est tombée enceinte, elle a fait un pèlerinage aux Galeries Lafayette. Elle s’y est aspergée du dernier parfum de Chanel.

Je suis née parfumée et à peine jaillie de ma mère, je me suis parée d’un super accastillage à faire tomber le curé qui me caressait au prétexte de me baptiser en se pinçant le nez et en débitant des balivernes.

Sorry, moi non plus, je pouvais pas te sentir mon… père, mon frère… Fallait savoir ! Depuis lors, j’ai jamais remis les pieds dans tes églises.

J’ai compris que j’avais échappé au premier bobard et bien pigé comment les petits pères faisaient prospérer leur boutique cultuelle en invitant les brebis à s’y modéliser… D’accord, je récite mais t’endends bien, mon faux père : mo-dé-li-ser.

J’ai balancé mon soutien-gorge dans tes psaumes à deux balles et entrepris de me lancer dans les bonnes affaires. Moi, Mode, j’ai embobiné mon prochain tout en l’aimant beaucoup moins que moi-même.

J’ai orchestré le marché, accoutré mes petites sœurs d’uniformes en les rendant accros aux tailles basses et en leur faisant croire à la jeunesse éternelle. Carpe diem. Amen la monnaie.

Comme toi, mon père, avec tes cathédrales et tes prêches, j’ai capté le malaise de ma concierge et j’ai récupéré l’émancipation de tous les JE avec les téléguides du sur-mesure de masse.

Tu vois, curé, on a passé tous deux notre temps à tromper le troupeau. Je veux toujours rien savoir de ton paradis, mais, moi, Mode, je sais.

Je sais une chose, je sais que si j’ai fait de la thune, j'ai gagné l’enfer.